Chapitre 20 - Laisse-moi vivre ma vie

Henri rentra chez lui où comme à son habitude Yolande, sa compagne l’accueillit plutôt froidement.  "Tu es encore allé boire chez ta mère!"  Ce n’était pas une question.  Plutôt un leitmotiv, au début basé sur une simple présomption, exprimant une réalité dont Henri avait voulu qu’elle soit, pour lui donner raison, éviter les dénégations repoussées d’un air de dégout, pour couper court et avoir la paix.  Sans la regarder, tournant la tête de côté pour qu’elle n’ait pas le plaisir de voir ses yeux embués de larmes, il murmura "maman est tombée", Yolande capta encore quelques mots "ambulance… hôpital…", et se précipita vers l’escalier pour gagner au plus vite son coin aménagé sous les combles.  "Comme quand ma mère sortait le soir … et qu’elle me laissait seule avec … mon désespoir…".

Assis en chien de fusil dans son fauteuil Henri frissonna. 

C’était une question de temps, il le sentait cette fois, sa mère allait l’abandonner, pour toujours, définitivement.  "Quelle importance auront encore tes défauts, tes manques?  Je ne retiendrai que les bons moments et trouverai des excuses pour les autres si je ne peux les comprendre ma petite maman."

Henri avait posé la photo à côté de la souris et avait allumé son ordinateur.  La tête vide, il referma aussitôt le fichier verrouillé auquel il confiait presque quotidiennement ses sentiments et ressentiments.  Il ne savait pas par où commencer.  Il ouvrit ensuite le fichier "Yolande" et lut le début de leur histoire avec des yeux nouveaux, comme s’il s’agissait de quelqu’un d’autre.  "Tout avait si bien commencé pourtant" se dit-il.  Il relut ses notes avec une attention nouvelle:

"Vendredi: Ton gentil visage concentré sur le carnet de commandes et ton geste rapide pour attraper le crayon coincé derrière ton oreille m'ont interpelé.  Le blond de tes cheveux a étincelé quelques instants dans les lumières intenses des lustres du restaurant.  Tu m'as plu.  J'ai traîné un peu pour faire mon choix, me donnant le temps d'admirer tes yeux noisette et de jauger ta silhouette dissimulée par le grand tablier blanc pourtant mal ajusté.  En te redressant pour récapituler les plats commandés, j'ai bien vu que ton regard essayait d'accrocher le mien, à ce moment-là cependant je n'ai pas osé…"

"Samedi: il m'a semblé que tu m'accordais plus d'attention qu'aux autres clients, je me fais sans doute des idées…"

"Lundi: je suis revenu juste pour te voir mais c'était ton jour de congé, le patron a souri bêtement quand j'ai demandé pourquoi tu n'étais pas là"

"Mardi: je suis impatient d'être demain, j'ai travaillé trop tard pour pouvoir aller au resto"

Jeudi: hier, panne de voiture, zut… encore un jour de perdu et aujourd'hui je soupe chez ma fille."

Vendredi: enfin, je t'ai revue déambulant très à l'aise à travers la salle, répondant gentiment aux mauvaises blagues de certains clients, j'ai demandé  si je pouvais toujours avoir la même table, celle qui est placée de telle sorte que je peux voir toute la salle et surtout de ne rater aucun mouvement de la porte de service…

Henri n'avait plus besoin de lire pour se souvenir de la suite, il avait pris ses habitudes dans le petit restaurant, retardant à chaque fois de quelques minutes l'heure de son arrivée.  Tout le personnel l'accueillait comme un ami de longue date, surtout quand il retrouvait au fumoir ceux qui prenaient une pause et qui comme lui ne pouvait renoncer à cette maudite dépendance.

Petit à petit Yolande avait mis plus de temps pour le servir, puis un soir, elle s'était assise à sa table.  "Vous permettez?"  Je suis épuisée, une petite pause me fera le plus grand bien…"  Ravi de l'aubaine, Henri avait accepté.  Il avait attendu ce moment.

Par petites touches successives, elle avait fini par le faire parler un peu de lui.  "Elle est très fine" se dit-il, "elle m’a vite cerné".  Il se souvenait maintenant comment elle avait habilement suggéré qu’ils pourraient combler leurs solitudes en partageant quelques sorties.

Henri descendit plus bas dans le document, passant les détails de leurs conversations qu'il connaissait par cœur.  Puis venaient quelques anecdotes amusantes, ses réflexions sur les collègues de Yolande et enfin la relation du fameux soir où il avait osé lui demander de l'accompagner pour prendre un dernier verre après son travail et où il l'avait attendue comme un adolescent impatient sur le trottoir devant la porte de sortie du personnel.

Les restaurants chics, les boîtes à la mode, les champs de courses, "quel hasard merveilleux, c’était trop beau" pensa Henri, "avoir justement les mêmes goûts pour presque tout, j’aurais dû voir clair plus tôt!  Que je suis con!"  Insidieusement, l’idée de vivre ensemble avait vu le jour, d’autant qu’elle logeait contre son gré chez sa sœur aînée faute de trouver un petit flat à un prix raisonnable près de son travail.  Elle avait juste exigé des chambres séparées, "pour s'habituer doucement à la vie de couple" avait-elle prétendu et il avait accepté toutes ses conditions car malgré son âge, pour lui c’était une première.  "Tu parles d’une  vie de couple!" grogna-t-il, "je l’ai même jamais vue en maillot de bain!" 

Henri referma le fichier, hésita quelques instants et renonça à le supprimer.

Il lui avait paru tout aussi naturel de cacher cette liaison.  Elle ne voulait pas aller trop vite, ne pas s'imposer, s'habituer d'abord à vivre à deux.  "Dans le fond, cela n'était pas extraordinaire!" se dit-il.  De son côté, il ne savait pas très bien comment annoncer la nouvelle à sa fille, ce mystère l’arrangeait donc plutôt bien.

Ce ne fut que bien plus tard, et alors que Yolande s’y opposait encore, qu'il osa avouer à sa mère qu’une amie s'était installée chez lui.

"Mam, j’ai rencontré quelqu’un" avait-il glissé l’air de rien en lui servant un café.  "Ah! Qui c’est? Je la connais?  Elle est comment?"  "Non, tu ne la connais pas, elle s’appelle Yolande, elle est serveuse dans un restaurant.  "Yolande?" avait répété Julia d’un air pensif, "c’est un joli prénom … Yolande … il me semble que j’ai connu quelqu’un qui s’appelait comme ça …"  Henri aurait bien voulu lui montrer une photo de son amie mais celle-ci refusait farouchement de faire face à l’objectif en disant "ne gâche pas ta pellicule!" et systématiquement elle mettait soit la main soit son chapeau ou ce qu’elle pouvait devant son visage au moment où il appuyait sur le déclencheur.

Au fil des années, elle l’avait contraint à remplacer ses meubles par d'autres de son choix à elle.  "ça me met mal à l’aise de vivre dans un intérieur choisi par une autre" avait-elle expliqué.  Ils étaient sortis de moins en moins et finalement il avait recommencé à sortir seul, presque chaque soir pour rejoindre ses copains avec lesquels il avait renoué.

Un soir, il avait décidé de rentrer plus tôt, pour essayer d'arranger les choses, il aurait aimé qu’elle se décide enfin à s’engager plus loin dans leur relation.  Il la trouva agréablement attablée d’avant un succulent repas en compagnie de quelques amis.  "C’est toi?  Tu rentres bien tôt!  Je te présente Xavier et sa femme Aurélie et ça, c’est Martin, tu te souviens, le patron du resto où on s'est rencontrés!"  "Bonjour!" claironnèrent les invités en chœur.  Il fit mine de vouloir s’asseoir à table, "Hé non!" s’était écrié Yolande, "tu n’es pas prévu dans le compte!"  Il avait filé dans sa chambre pour ne pas les déranger.  "Merde quoi! je suis quand même chez moi ici! Pourquoi j’ai rien dit?"

Le lendemain, tout de même, il avait exigé quelques explications.  Henri se souvenait de la mauvaise foi dont elle avait fait preuve dès qu’il avait abordé le problème "vie de couple".  A bout d’arguments et de questions il s’était affalé dans le divan en la regardant fixement, prêt à batailler encore.

Elle s’était assise bien droite dans le fauteuil en face de lui.  "Tu souffres?", avait-elle questionné.  Il acquiesça de la tête.  "Oui, bien sûr" ajouta-t-elle, "mais sûrement pas autant que moi qui ai passé toutes ces années sans l’amour de ma mère" avait-elle murmuré.  "Tu ne m’en as jamais parlé" lui avait-il reproché.  "Que te dire?  Un jour elle est partie toute joyeuse pour rendre visite à une amie avec laquelle elle avait passé une partie de son adolescence … je ne l’ai plus jamais revue… Elle m'a laissé son prénom, tu sais …le deuxième"  "Non, Henri ne savait pas."  "Et mon père, elle savait même plus qui c'était, enfin, elle n'était pas sûre, heureusement il est mort quand j'étais toute petite, j'avais huit ans je crois, je me souviens plus de lui…".  Très digne, elle s’était levée, le toisant du regard elle se dirigea vers sa chambre.  A mi-chemin, elle se retourna: "Que sais-tu de ma souffrance, toi?"  Elle s’était enfermée dans sa chambre, Henri croyait bien l’avoir entendu pleurer et il se sentit mal à l’aise.

Sur le point d'éteindre le PC, Henri repensa à la photo qu'il avait emportée.  Il la scanna.  Une pensée incongrue venait de germer.  A l'aide d'un programme spécial, il ôta la longue chevelure brune et la remplaça par des cheveux blonds et courts, puis il coloria les iris en brun.  Il pâlit légèrement le visage et mis un rouge à lèvres criard sur la bouche charnue.  Son cœur cogna d'un coup très fort, au point de lui créer une réelle douleur qui lui fit porter la main à la poitrine.  "C'est donc ça" pensa-t-il.  Il sauvegarda la photo obtenue et plaça soigneusement la petite photo au fond du tiroir central du bureau qu'il ferma à clé, clé qu'il glissa sous son oreiller.  Agité de pensées contradictoires, il eut beaucoup de mal à s'endormir.  Son sommeil fut parsemé d'images désagréables.  En se réveillant le lendemain matin, il réalisa qu'il avait transpiré plus que de coutume, "comme le jour où… où quoi?" maugréa-t-il.  Un vague sentiment de malaise s'empara de lui.

Ses pensées allèrent, sans aucune logique apparente, tout droit au salon de sa mère, plus précisément vers le parquet sous le lourd bureau ancien où était posé le téléviseur, qui n’avait pas bougé d’un millimètre depuis tant d’années.  Sous le tapis, plusieurs lames commençaient à se disjoindre, il faudrait sans doute bientôt le remplacer très vite comme le demandait Julia depuis si longtemps.  Sans bien comprendre pourquoi cette idée le remplissait de gêne, ça ne lui plaisait pas.  "Sans doute qu’un peu de colle par ci par là …".  Il allait arranger ça.

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