Chapitre 17 - Comment lui dire?

Henri avait laissé tourner le moteur.  "Elle le sait que je l'aime plus que tout au monde" se dit Henri les mains crispées sur le volant.  "Je sais comme elle a souffert, je devrais être plus gentil.".  Il ne parvenait pas à se décider.  Il hésitait à se précipiter chez elle, se demandant si ce serait bien utile de risquer une nouvelle altercation.  "Je lui ai fait mal, pour rien, elle a tout oublié …".  Figé sur son siège, il restait immobile, ne pensant pas à ouvrir la vitre pour s'aérer alors qu'il transpirait à grosses gouttes.  Il s'alluma une autre cigarette en se disant qu'en temps normal il en aurait déjà grillé cinq ou six.  "Tout lui dire" articula-t-il pour lui-même.  "Mais comment lui faire comprendre que je ne suis sûr de rien?" demanda-t-il à un interlocuteur invisible.  Lui-même ne distinguait pas la réalité de la part d'affabulation dans ce qu'il croyait être des souvenirs de sa propre vie dont il aurait oublié des épisodes pour on ne sait quelle obscure raison.  "Je dois me concentrer" pensa-t-il.  Il écrasa sa cigarette dans le cendrier de la voiture et baissa la vitre-conducteur pour respirer un bol d'air frais.  Le front appuyé sur ses mains agrippées au volant, il se prépara mentalement en serrant si fort les paupières que de profondes rides se creusèrent sur son front.  La scène commença à se former dans son esprit.  Enfin, il coupa le moteur, sortit lentement de la voiture dont il claqua violemment la portière comme pour évacuer un reste d'animosité envers sa propre décision et se dirigea vers la porte tout en cherchant à tâtons au fond de sa poche, la clef bien reconnaissable au toucher grâce au porte-clefs en forme de cœur que Julia y avait attaché.  "Ridicule!" avait déclaré sa compagne en le voyant.

Dans le couloir, Henri fut saisi par le silence qui régnait dans la maison.  Il fit d'abord le tour du rez-de-chaussée en répétant à mi-voix "maman … c'est moi …" à plusieurs reprises, pour ne pas l'effrayer ou la réveiller en sursaut si elle dormait, puis il monta à l'étage où il la trouva toute recroquevillée sur elle-même, la main gauche serrée sur le pommeau de sa canne et la droite accrochée au rebord de la baignoire dans laquelle son mouchoir avait glissé, le haut du dos appuyé contre la cuvette du WC, la tête penchée en avant.  En la voyant, sa rancune fit place à la panique.  Il essaya d’abord de la réveiller et voulut la relever, mais elle était trop lourde.  Il lui tâta le poignet pour sentir son pouls comme il l'avait vu faire dans des feuilletons mais ne sentit rien battre sous ses doigts.  Indécis, il téléphona à sa sœur pour lui demander conseil.  Roxanne lui hurla d’appeler le 100 au plus vite, qu'elle arrivait et coupa pour libérer la ligne.  Laissant là les plants de poireaux qu’elle s’apprêtait à repiquer, elle troqua ses bottes en caoutchouc contre des chaussures plus pratiques pour conduire, attrapa son sac et ses clés et fonça à vive allure, le cœur étreint d’angoisse, vers la maison maternelle.

Après avoir appelé les secours, Henri se pencha sur sa maman et murmura: "Maman? Maman?" tout en lui caressant doucement la joue du revers de la main.

"Elle a froid" se dit-il.  Il alla chercher une couverture qu'il étendit sur elle, retrouvant des gestes et des émotions de cette époque où… Henri secoua la tête pour chasser les images dont il ne voulait plus.  Il savait qu'il serait dangereux d'essayer de la déplacer, pourtant il se sentait mal à l'aise de la voir ainsi, immobile, les yeux fermés.  Un long soupir s'échappa soudain des lèvres pâles de Julia alors que sa poitrine se soulevait puis retombait, Henri crut la voir cligner des yeux.  Julia claqua sa langue entre ses lèvres, émettant ainsi un bruit sec.  Un peu de rose lui revenait aux joues.  Henri n'eut pas le temps de s'en réjouir, la sirène lui indiqua que l'ambulance se rapprochait et il descendit pour ouvrir la porte et allumer la lampe extérieure.  Il dit aux ambulanciers "elle est là-haut, elle est inconsciente, c'est ma maman, je crois qu'elle a dû tomber".

Le conducteur fut appelé pour les aider à descendre Julia après un rapide examen de ses fonctions vitales.  Ce ne fut pas aisé tant l'escalier était étroit.  C'était pourtant la seule voie possible, la fenêtre ronde de la salle de bain étant beaucoup trop petite.  "Roxanne, qu'est-ce que tu fabriques?" pensa Henri.

A peine Julia, enveloppée dans une couverture argentée, fut-elle installée dans l'ambulance que l'infirmier lui posa un baxter. Elle revint à elle sous l'effet de la douleur causée par l'aiguille.  "Où est-ce qu'on m'emmène?"  Elle tenta de se relever mais des mains fermes l'immobilisaient. "Vous me faites mal!"  Furieuse, elle avait crié "je veux rester chez moi!  Henri, au secours!"   "On dirait que ça va déjà mieux, ma p'tite dame".  Julia jeta un regard noir à l'infirmier qui se détourna, blasé.  Henri avait tenté de la rassurer en lui promettant de ne pas bouger: "je surveillerai la maison jusqu'à ton retour, de toute façon, tu seras vite revenue, c'est juste pour être sûr que tout va bien!"  Cela l'avait un peu calmée.  "J'ai mal", elle montra sa jambe gauche qui présentait par endroits une inquiétante couleur violacée et semblait avoir doublé de volume.  "Va falloir faire des radios pour vérifier tout ça, allez en route!"  Henri l'avait embrassée sur le front avant de descendre par l'arrière du véhicule et Julia l'avait regardé, la bouche ouverte sur un mot retenu, les yeux remplis d'un étonnement inquiet.  C'était plus fort que lui, Henri, dans les moments les plus difficiles se souvenait uniquement de la jeune femme blonde aux longs cheveux ondulés qui lui souriait et lui chantonnait des berceuses et qui le pressait contre elle en le couvrant d'une myriade de petits baisers.  Il oubliait celle qu'elle était devenue ensuite, après l'accident, qu'il haïssait du plus profond de son âme de petit garçon restée intacte dans son corps d'adulte.  Secoué par ces sentiments contradictoires, Henri s'assit lentement dans le vieux fauteuil maternel, essayant d'étouffer la sensation de satisfaction qu'il éprouvait à l'idée d'être, même provisoirement, maître des lieux.  "Il aurait pu être trop tard"  dit-il à haute voix, prenant les meubles à témoin, "trop tard pour lui dire …"  Lui dire qu'il l'aimait?  Qu'il n'avait juste pas appris à le montrer?  La faute à qui?  Il était las de ses changements d'humeur, des ses personnalités différentes qu'elle affichait sans transition, gamine, femme fatale, mère poule, sans prendre garde à qui était présent, sans réaliser qu'elle se trompait "d'interlocuteur".

Il était malheureux et aurait voulu lui raconter sa vie à lui, à laquelle elle ne semblait pas s'intéresser, semblant parfois tout à coup se rendre compte de la réalité de son existence.  Elle ne l'interrogeait jamais vraiment.  Elle demandait: "ça va?" et n'attendait pas réellement de réponse, ou alors surtout pas une réponse négative qui l'aurait obligée à s'en inquiéter, à écouter le détail de ses problèmes, à donner son avis, des conseils, bref, à s'impliquer pour essayer d'arranger les choses.  Elle parlait de tout et de rien, d'un voisin décédé, d'un autre qui avait quitté sa femme, de la fille de "machin" qui avait épousé le fils de "truc" qui avait bien voulu reconnaître la gamine dont le père était en fait "untel" avec lequel il s'était battu en …, elle ne savait plus très bien, enfin l'année où on avait refait le pont du chemin de fer parce que le talus s'était écroulé, détruisant une partie du mur de la petite maison qui était une ancienne gare "tu te rappelles? là où avait habité Louise, tu sais, la grosse qui ne se lavait jamais et qui battait ses gosses avec un martinet…?".  Henri avait souvent du mal à suivre et se consolait en se servant un autre verre de Porto pour oublier que la vie des autres était toujours plus intéressante que la sienne aux yeux de sa maman.

Il se souvenait avoir écouté avec attention les récits détaillés qu'elle lui faisait de ce qu'elle appelait "notre grande aventure", une attention qu'il devait parfois un peu forcer, parce qu'à douze, treize ans, cela ne l'avait que vaguement intéressé.  Cependant il se souvenait de tout à présent et se repassait souvent certains passages qu'il enjolivait sans doute, comme on retourne en arrière sur une vidéo pour s'imprégner des détails d'un passage favori.

"Qu'est-ce que tu fous Roxanne?"  Henri se sentait gagné par une vague inquiétude et regarda autour de lui avec l'impression fugitive d'être observé.

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