Les murs

Il est particulier de penser que les murs qui nous ont entourés ont pu jouer un rôle essentiel dans notre devenir.  Symboles de frontières, de limite à ne pas dépasser, au-delà desquels l’inconnu nous guette, où se niche le danger.  Protecteurs et garants de notre intimité, ils ont été bâtis pour nous rassurer.  Que d’efforts pourtant pour pouvoir les franchir !  On y a mis des portes prestement cadenassées et des fenêtres pour pouvoir contempler depuis cet abri sûr tout ce qui nous entoure, tout ce que l’on voudrait toucher, cette immensité où l’on voudrait se perdre mais qu’on hésite à affronter. Ceux de l’enfance sont sans doute essentiels, ils forment ou déforment notre première vision de l’espace et nous imposent nos premières limites.

Voici l’empreinte de mes murs :

Je pouvais à peine marcher que déjà le rectangle sombre de la porte ouverte sur la nuit tombée me fascinait par les formes et les mouvements que j’y devinais.  De part et d’autre s’étendaient les murs de la véranda aménagée en petit salon d’été où nous nous installions pour la soirée quand il faisait trop chaud pour rester enfermés.  Après quelques pas hésitants j’étais vite rattrapée par mon père qui me saisissait par le haut de la robe de nuit et me tirait rudement en arrière.  « Monte dans ta chambre ! »  La sanction était tombée, rapide et sans appel.  Les murs de la cage d’escalier eux étaient insaisissables, il fallait monter trop vite, par souci d’économie on n’avait pas le droit d’allumer donc il fallait monter trop vite, je n’avais pas le temps de les palper, des les apprendre.  Ils me faisaient un peu peur à changer trop souvent de sens, je ne pouvais pas les suivre sans me cogner et je leur en voulais d’être là où je ne les attendais pas.  Les murs rassurants de ma chambre étaient peint en bleu, je le savais bien, je n’avais pas besoin d’allumer pour les voir, je connaissais aussi l’endroit exact oµ j’avais arraché un petit bout du galon torsadé qui marquait la limite, encore une frontière, de couleur celle-là entre le bleu azur et le blanc immaculé du plafond.  Je me sentais bien dans ces murs-là, ils étaient à moi, ils savaient écouter, tout me pardonner et me berçaient tendrement quand je consentais enfin à aller me coucher.  Ils chantonnaient doucement un air oublié et j’entendais en arrière-plan les pleurs et les rires des enfants qu’avant moi ils avaient bercés.

Puis un jour, je ne sais trop pourquoi je m’en suis lassée.  J’avais grandi, ils me parurent plus petits, le bleu était plus pâle, le galon doré défraîchi.  Je leur en voulu d’être là, je me sentis prisonnière, je voulais découvrir d’autres murs qui me raconteraient des histoires plus dignes de mon âge, plus palpitantes ou romantiques comme on aime en entendre à l’adolescence, des murs qui auraient comme un air de liberté et d’insouciance, et qui sauraient s’ouvrir pour me laisser vers l’extérieur le moment voulu.

« Mais enfin, il y avait d’autres murs, ceux du living, de la cuisine, d’autres endroits où tu retrouvais des murs familiers? »

Ah oui, bien sûr, les murs du living !  Et bien, je ne pouvais pas y toucher.  Mettre la main sur le papier peint, entre nous, une horreur de bouquet de fleurs multicolore reproduit à l’infini enfermant la pièce dans une sorte de serre étouffante, où donc je disais, mettre la main sur ce papier peint était un sacrilège, un crime de lèse-majesté.  Non, je ne les aimais pas et ils me le rendaient bien.  Une demi-heure, c’était le maximum que je pouvais supporter, juste le temps pour ma mère de vérifier mes devoirs et de m’interroger au hasard afin de s’assurer que j’avais bien étudié mes leçons.  Ensuite, elle reprenait pour elle seule ces murs-là et me renvoyait aux miens d’où je ne pourrais sortir que quand elle viendrait me réveiller.  Je courrais donc dans l’escalier sans en toucher les murs hostiles et retors et je regagnais ma chambre sans allumer.

«Oui, bien, et ceux de la cuisine alors?»

Ça c’étaient des murs gras, désagréables au toucher, incrustés d’odeurs et pas toujours très honnêtes.  Je me méfiais de ces murs chaque soir au moment de me laver.  Je confiais prudemment mes vêtements à une chaise que j’éloignais de leur emprise et au moment de me déshabiller je les regardais tour à tour bien en face pour qu’ils se détournent mais ils n’en faisaient rien.  J’étais donc obligée de me dénuder, mortifiée, honteuse, pour faire ma toilette à l’évier en rêvant aux carrelages brillants des murs de la salle de bains que les voisins avaient aménagée et qu’il nous avaient fait voir avec une grande fierté et je découvris un jour que les murs pouvaient s’estomper et être remplacés à mon gré à force de volonté.  Parfois j’essayais d’éviter cette pénible corvée en allant directement dans le living avec mes cahiers et il arrivait que ma mère, absorbée par ses murs n’y prenne garde, c’était toujours ça de gagné!

Quand je quittais la maison pour aller à l’école, je me retournais toujours pour la regarder en me disant que c’était la dernière fois que je devrais la contempler.  Je maudissais ses murs en briques qui ne servaient qu’à retenir tous les autres murs prisonniers.  A chaque fois je me disais que je ne voulais pas y retourner.  Les murs de l’école étaient tristes et austères.  Un grand nombre d’entre eux percés de grandes fenêtres n’avaient plus de mur que le nom.  Ils étaient juste là pour nous surveiller, nous empêcher de quitter la classe sans permission, de voir le monde autour de nous.  Ils protégeaient de façon plutôt vile la maîtresse qui s’échinait à nous apprendre à lire, à écrire, à reconnaître sur une carte en caoutchouc noir des villes et des pays, des rivières et des montagnes que pour la plupart nous ne verrions jamais et dont on ne reparlerait plus après l’interrogation sur cette matière.  Mais les plus féroces c’étaient les murs de la cour de récré, hauts d’au-moins quatre mètres, en briques foncées dont nous nous amusions à vider les joints avec la pointe de nos crayons noirs.  Ces murs-là retenaient l’air et la lumière, nous empêchaient de respirer, ils coupaient nos élans et arrêtaient les ballons.  On s’y cognait souvent ou alors on s’y éraflait le bras ou le genou, une façon habile pour pouvoir se retrouver entre les murs de l’infirmerie, plaisants ceux-là avec une forte odeur d’éther qui nous rendait joyeux, parce que l’un d’eux avait la grand bonté de soutenir une étagère chargée de bonbons et de sucettes destinés aux blessés pour les consoler des attaques des grands murs.  Les murs de la cantine étaient sympas eux aussi, sans doute parce qu’on avait eu le droit de les orner de nos œuvres d’art et de choisir nous-mêmes celui auquel on voulait les punaiser.  Ça c’étaient des murs qui aimaient résonner de nos rires et de nos babils heureux et je crois que le soir entre eux, ils devaient se raconter les moments comiques ou tendres de la journée auxquels ils avaient assisté.  Oui, vous avez raison, il y avait donc bien en chaque lieu au moins un petit coin de mur où je me sentais bien.  Néanmoins je finis quand même par avoir envie de découvrir d’autres murs.  Mon père d’ailleurs ne s’était pas fait prier, il était déjà parti à leur recherche lui, depuis plusieurs années.  Maman avait pleuré.  Elle lui avait sans doute dit quelque chose du style « tu n’aimes plus nos murs ? Tu en as trouvé d’autres plus beaux ? »  Et il avait dû répondre « oui, je m’en suis lassé de tes murs hideux, d’autres murs me tendent leurs bras et m’offrent un avenir heureux.  Vous vous demandez si je lui en veux de ne pas m’avoir emmenée ?  Eh bien oui, un peu, avec lui j’aurais sûrement trouvé plus vite des murs merveilleux.  Maman s’est repliée sur elle-même, elle n’avait plus quitté ses murs ou presque, ils pleuraient avec elle.  Les murs en brique avaient perdu de leur éclat et les volets toujours à moitié fermés donnaient à la maison une impression de malheur constant.  « Vite, d’autres murs s’il vous plaît ! »  J’avais crié la phrase au milieu de la prière du soir en fixant de mes yeux aveuglés par des larmes d’espoir le crucifix en cuivre accroché au-dessus de la porte de la cuisine, à sa place sur son mur à lui dont il n’a pas bougé depuis je crois.  Mes affaires tenaient dans un sac à provision et je me suis enfuie comme une voleuse en pleine nuit en frôlant les murs, quelle ironie, à la recherche des murs qui devaient me faire connaître le monde et la vie.

Vous vous demandez sûrement comment j’ai échoué ici, n’est-ce pas ?

«Oui, oui, raconte!»

Force m’a été de constater que tous les murs se font payer pour vous abriter alors j’ai d’abord dû trouver des murs qui voulurent bien m’offrir de quoi les contenter.  Très durs ces murs, épais, avec dans chaque recoin des pièges d’hypocrisie et de sournoiserie.  Des murs couverts d’objets attrayants qui ne sont que des leurres, qui vous blessent le temps d’apprendre à les utiliser, des murs aux arômes fétides qui sentaient la sueur et la promiscuité.  Je ne suis pas restée longtemps dans ces murs là, j’avais d’autres ambitions pour mes murs à moi.  J’ai donc erré de mur en mur, à la fois pour gagner de quoi me payer l’asile de murs provisoires et avoir un peu d’argent pour oser pénétrer dans les murs tentateurs où on trouve de quoi se nourrir et se vêtir.

Aucun de ces murs provisoires ne m’a jamais aimée et je le leur rendais bien.  Je les laissais nus, indifférente à leur espoir de parure, je les entendais se plaindre mais rien n’y faisait, ils me laissaient de glace, j’ignorais leurs messages de vengeance et riais de leurs menaces, et quand ils devenaient trop agaçants, je les quittais sans un regard avec au cœur toujours l’espoir de trouver ceux qui m’étaient destinés.

J’ai aussi fréquenté des murs de fête, de ceux qui hurlent dans les oreilles, des gentils petits murs en bois au parfum de rosée le long de routes peu fréquentées, des murs chargés de l’odeur du bétail et aussi quelques murs gris aux fenêtres garnies de barreaux, et puis des murs très blancs sentant le désinfectant, et aussi des murs en toile juste suffisants pour s’abriter du vent.

Jamais aucun n’avait pu me retenir, ils étaient pour la plupart déjà trop chargés de souvenirs.  Ils ne m’écoutaient pas au contraire, ils voulaient me parler, m’absorber, me contraindre à les soulager.

« Oui, j’ai connu ça aussi… »

Tu comprends, j’aurais voulu des murs vierges auxquels j’aurais tout appris, qui m’auraient été fidèles, entre lesquels j’aurais pu être enfin moi-même, libre de toutes chaînes, des murs complices, affectueux, respectueux, vivants…

Et puis un jour des murs m’ont été offerts, gentiment, tendrement, plein de murs très beaux, décorés avec goût, gardant avec respect ce qui leur était confié.  Je voulus refuser, je ne me sentais pas digne de tels murs.  Pourtant ils furent à moi, à condition de porter un petit anneau en or à un de mes doigts.  Troublée par cette chance inattendue je ne pris pas garde à d’autres murs plus modestes qui tentaient de me séduire.  Eblouie de tant de volupté, je les palpai un à un, j’appris à les connaître, à les comprendre, du plus jeune au plus âgé.  Tous me faisaient la fête à chaque visite, ils m’avaient adoptée.  Ils me laissèrent changer leur couleur, du moins pour ceux qui me seraient privés et acceptèrent avec grâce les changements de fonction que j’avais décidés.  Mon doigt brillant de l’anneau doré caressait leur surface avec un brin de fierté.  Ils paraissaient heureux de ma présence et je m’accommodais de leur dignité silencieuse.  Petit à petit quatre d’entre eux devinrent le réceptacle de mes pensées les plus secrètes, je leur racontais tout, sûre que ce ne serait pas répété.  Dans ces murs enchantés il me semble que j’étais vraiment heureuse, c’est là que mes enfants sont nés.  À leur tour ils eurent droit à leurs propres murs que je leur fis découvrir dès qu’ils ont su marcher et ils les ont aimés.  D’ailleurs, ils y sont toujours, ils ont voulu y rester, même après la révolte des miens qui ont fini par me chasser.  En déposant sur la commode le petit anneau doré, pour la première fois j’ai pleuré pour des murs que je devais quitter.  J’en conçus de la haine pour les murs trop bien mis affichant des promesses de volupté.  Mes rêves s’y étaient accrochés et y pendent encore, je les y ai définitivement collés.

Ici aussi on sent des morceaux de vie imprimés dans les pierres.  Je les ai entendu la nuit dernière parler entre eux de tous ceux qui comme nous sont passés par hasard et se sont arrêtés pour souffler un peu avant de repartir à la recherche de murs moins carrés, moins sérieux peut-être, mais qui seraient auréolés de rêves merveilleux.

« Alors, tu ne cherches plus ? »

Je ne sais pas, je ne sais plus quels murs je voudrais toucher.

Et toi, quels murs ont ta préférence?

« Mes murs en carton et de papier me conviennent pour l’instant, il y a pire tu sais … »

Bien, je crois que moi aussi pour l’heure, je vais m’en contenter!  Bonne nuit, amie qui a bien voulu m’écouter, construis de beaux murs…!

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