Les graines de la haine

Une sorte de guerre latente s'est installée, où rien n'est dit et où chacun observe l'autre pour nourrir son ressentiment, se souvenir des erreurs et des manquements, pour les copier et les reproduire afin que l'autre en ait un jour le même déplaisir.  Le quotidien est une observation constante où on ne remercie plus pour les efforts consentis, où tout est dû et rien à devoir.  La vie devient un challenge pour que rien ne soit reproché alors que tous les détails des récriminations possibles vis-à-vis de l'autre sont enregistrés pour servir, à charge, le cas échéant.

C'est ainsi que Pauline ressentait son couple depuis qu'ils avaient emménagé dans la superbe villa, devenue trop grande après le drame, qu'ils avaient fait construire sur le terrain dont elle avait hérité à la mort de son oncle.

Maintenant il parlait de transformer les pièces de l'étage pour en faire des chambres d'hôte.  Pauline ne voulait pas en entendre parler.  Elle refusait d'évacuer les objets, les photos, les livres, les jouets, les meubles choisis, enfin tout ce qui lui rappelait chacun de ses petits lorsqu'elle y entrait, qu'elle s'installait quelques instants pour s'imprégner de leur souvenir, elle refusait d'admettre la terrible réalité de son existence à présent vide de sens et sans avenir.

"C'était bien la peine d'avoir tant souffert pour créer une famille, d'avoir consenti tant de sacrifices pour élever notre petit monde, d'avoir tant trimé pour monter professionnellement et gagner enfin suffisamment pour pouvoir réaliser les rêves de chacun d'eux" se disait-elle.

Il ne se passait pas un jour sans que son bon sens ne chavire.  Pauline sentait bien qu'elle perdait pied lentement.  Elle aurait voulu les rejoindre, retrouver les six chérubins qui avaient fait sa joie et sa fierté, les serrer éternellement dans ses bras et les couvrir de baisers.

"Je maudis tous les trains du monde" dit-elle une enième fois à haute voix.  Elle sentit des larmes amères couler le long de ses joues et vit le regard désapprobateur de Pierre qui la fixait par-dessus la table du petit-déjeuner.

"Arrête!" lança-t-il agacé.  "Cela fait quatre ans maintenant, il faut aller de l'avant."  Plus facile à dire qu'à faire.  C'est elle qui avait dû aller les reconnaître, des images qu'elle ne pourrait jamais oublier.  Lui, il était peinard à l'étranger, pour un colloque ou un séminaire, dans un endroit perdu sans réseau où on n'avait pas pu le joindre.  Des gars de la cellule de crise l'avaient accueilli à sa descente de l'avion pour l'informer de ce qui s'était passé et surtout pour lui prêter une assistance psychologique dont ils croyaient qu'il aurait grand besoin.  Pauline était restée en retrait et avait constaté comment il avait gardé son sang froid, une attitude frôlant l'indifférence.  Depuis, tout s'était gâté entre eux.  Ils vivaient ensemble comme des étrangers n'ayant plus rien en commun que des souvenirs qu'elle voulait préserver et que lui désirait effacer.  Pauline ne supportait plus la moindre allusion à tout ce qui pouvait la ramener vers cette journée sombre de septembre.  Elle avait coupé tous contacts avec les parents des copains et des copines.  Elle ne voulait pas les voir grandir pour ne pas penser à ce que ses petits auraient pu devenir.  Elle avait refusé d'utiliser le moindre cent de l'indemnité qui avait été versée au terme d'une action en justice menée par les autres et qui dormait sur un compte dont elle niait l'existence.  Pauline ne participait pas non plus aux réunions de famille, c'était trop pénible de systématiquement lire une sorte de compassion-compréhension-pitié dans le regard de sa sœur, de ses cousines et de ses belles-soeurs.  Elle ne supportait plus de voir courir les bambins, d'entendre pleurer les bébés, d'écouter les conversations des futures mamans.  Même sa fille aînée, celle qu'elle avait eue d'un premier mariage, n'avait plus droit de cité chez elle et Pauline n'avait jamais vu ses deux derniers nés.  "Ca ne sert à rien de s'attacher, de toute façon" avait-elle décidé une fois pour toutes.  Pierre avait bien tenté de lui montrer des photos, de lui rapporter quelques anecdotes lorsqu'il revenait de chez celle qu'il considérait aussi comme sa fille, ça ne l'intéressait pas.  Pierre lui, continuait à vivre comme si rien ne s'était passé.  "D'un côté j'admire sa faculté d'oubli mais de l'autre je lui en veux comme c'est pas possible.  Je crois que je commence à le haïr…"

Au début, Pierre avait pourtant été très compréhensif.  Pour l'aider il avait d'abord engagé un jardinier qui venait tous les mois pour les travaux les plus lourds.  Maintenant il venait toutes les semaines car Pauline ne s'intéressait plus du tout à ce jardin qui avait été sa passion, symbole de leur réussite et surtout ornement incontournable de la villa située dans un quartier très chic où tout était examiné "sous la loupe" par les voisins.

Pauline passait de chambre en chambre et ne descendait jamais lorsque le jardinier était là.  Lors de sa première venue, pour être poli et sans doute un peu ému il avait maladroitement demandé "ça va madame?" et comme elle ne répondait pas tout en fixant des dessins d'enfants accrochés sur le frigo, il avait cru bon d'ajouter "quelle belle et grande maison, ça doit piailler joyeusement là-dedans!"  Elle en voulait beaucoup à Pierre de ça.  Il aurait dû le mettre en garde.  Ça avait été le déclencheur.  Pauline ne sut que son époux avait engagé une femme de ménage, pardon, une technicienne de surface, que lorsqu'elle s'étonna de voir que les vitres avaient été lavées, la vaisselle rangée et les tapis aspirés.  Pauline ne l'avait jamais rencontrée et lorsqu'elle faisait le haut, Pauline guettait ses pas dans le long corridor et changeait de chambre quand elle savait que ce serait le tour de la sienne.  Une fois elle l'avait tout de même observée avant de refermer la porte.  "Un beau petit cul" avait-elle pensé un brin surprise de cette pensée vulgaire, "elle fait sans doute plus que le ménage.."  Pourtant la jeune femme avait les clés de la maison et ne venait qu'en journée alors que Pierre était au boulot.  Mais Pauline chargeait son passif à plaisir, cela lui faisait du bien, au besoin en inventant quand il n'y avait rien à dire.  Puis vint le tour de la cuisinière qui se chargeait aussi des emplettes.  Bien sûr, Pauline ne faisait plus rien!  Alors Pierre, las des restaurants, des sandwiches et de la cafétéria de l'entreprise avait pourvu à cela aussi.  Pauline avait consenti à lui parler, d'abord parce qu'elle lui faisait penser à sa mère qu'elle avait très peu connue, ensuite parce que Louisa l'avait poursuivie jusque dans sa chambre exigeant des réponses sur leurs préférences alimentaires, enfin parce qu'elle avait vu Louisa lors de son arrivée déposer un petit cadre orné d'un velours noir sur le rebord de la fenêtre de la cuisine devant lequel elle s'était signée.  Tous les matins Louisa dressait la table du petit-déjeuner, préparait un plat froid pour le soir et elle leur servait un repas chaud à midi.  Pierre lui remettait ses titres-service et donnait l'argent nécessaire pour remplir le garde-manger et acheter le nécessaire au bon fonctionnement de la maison.  De temps en temps, pour faire bonne figure devant cette femme qui l'intéressait malgré elle, Pauline se rendait dans la cuisine et faisait mine de s'inquiéter du menu.  Elle en avait profité pour poser quelques questions.  Louisa avait répondu brièvement: "c'est mon fils unique, il est décédé il y a huit ans, une vilaine maladie, je préfère ne pas en parler".  Elle avait ainsi acquis toute la sympathie de Pauline.  Jusqu'à cette fois où elle surprit quelques bribes de conversation alors qu'elle descendait silencieusement les escaliers.  "Vous savez monsieur Pierre, si vous servez des repas chauds à vos hôtes, il faudra quelqu'un en plus!"  La voix chaude de son époux avait rétorqué: "je m'en doute bien Louisa, je m'en doute bien, ce ne sera pas un problème, pour vous ça ne changera rien, juste que vous devrez partager la cuisine".  Louisa avait avancé des arguments pour lui faire comprendre qu'elle ne voulait personne dans "sa" cuisine.  Pauline n'avait pas aimé cette remarque.  "Bien alors peut-être qu'on fera une deuxième cuisine, sans doute dans l'atelier, de toute façon ma femme ne peint plus… et la remise pourrait devenir une belle salle à manger".  Pierre avait clos ainsi la discussion.  Le soir même Pierre avait parlé de son projet ou plutôt il avait essayé.  "Ça te fera du bien de voir du monde… tu pourras décider de la décoration des chambres et des sanitaires, y accrocher quelques unes de tes toiles, choisir les menus de la table d'hôtes…"  Pierre avait été au bout de ses arguments face au visage fermé de Pauline qui avait écouté sans rien dire..., puis lorsqu'il s'était tu elle avait juste murmuré: "moi vivante, pas un étranger ne passera le seuil de cette maison!"  Pierre avait laissé tomber.  "J'ai gagné" avait pensé Pauline qui tranquillement avait continué à errer de chambre en chambre, passant des heures entières à chantonner des berceuses que personne n'écoutait, à répondre à des questions que personne ne posait, à préparer soigneusement des tenues assorties que personne ne mettrait, à renouveler des produits de toilette que personne n'utiliserait.  "Mais attention, il faut que j'agisse!"

Et puis un soir Pierre n'était pas rentré.  Le lendemain, ni le jardinier ni la femme de ménage ni la cuisinière ne s'était présenté et Pauline de penser: "c'est tout de même chouette ces vieux engrais dont j'ai retrouvé quelques sachets en flânant dans l'atelier".  Dans l'hôpital voisin les médecins perplexes se penchaient sur quatre cas désespérés de coma avancé.

Pauline n'avait plus de haine.  Sa tranquillité retrouvée elle errait seule dans la grande maison attendant le moment où elle retrouverait ses enfants au pays enchanté tout en croquant chaque jour quelques grains roses et bleus qui l'aideraient à ce passage tant désiré.

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Date de dernière mise à jour : 23/02/2020