Chapitre 4 - Exodus

 

Elle n’avait pas bien compris pourquoi ses parents l’avaient éveillée une nuit de janvier 1940 et l’avaient installée de force dans ce camion bâché au milieu de ces personnes au visage apeuré.  Sa mère l’avait embrassée rapidement sur le front, un baiser sec dont elle seule avait le secret, pas le genre de baiser dont elle-même couvrait le visage de son petit Henri chéri, et avait prononcé ces paroles sibyllines: "ne compte que sur toi, ma fille!",  dont elle ne percevait toujours pas le sens aujourd’hui.

Le trajet avait été long, très long, trois jours et deux nuits.  Parfois, tout proches, des tirs de mortier ou de batterie avaient résonné, le camion s’était alors arrêté, toutes lumières coupées, chacun avait attendu, le cœur battant et le souffle court que cela cesse, certains en priant silencieusement, les autres en pensant à leurs proches, avant de repartir lentement.  Ils avaient dépassé de longues colonnes de personnes se déplaçant à pied, poussant des brouettes chargées d’objets divers ou entassés sur des charrettes tirées par des chevaux de labour ou même encore par des bœufs ou des vaches.  Parfois, une chèvre solidement attachée à l’arrière suivait péniblement en bêlant sa détresse.  Quelques chiens tout crottés accompagnaient le cortège, les oreilles basses, la queue entre les pattes, le regard perdu, ils trottaient de sorte à rester à courte distance de leurs maîtres, ou de ceux qu’ils considéraient désormais comme tels.  Lors d’une halte, Julia avait entrevu, coincé entre une grande casserole en métal et un vieux fauteuil vert, une petite cage à l’intérieur de laquelle se terrait un petit chat tigré, au poil hérissé et collé par la crasse, dont les miaulements plaintifs lui crevèrent le cœur.  Une larme avait coulé sur sa joue au souvenir de sa petite Oumi, mignonne chatte blanche, dont la particularité était d’avoir un œil bleu et un œil vert, ce qui aux yeux de Julia la rendait encore plus attendrissante, qu’elle n’avait pas eu le temps de câliner un peu avant de partir.  "Où es-tu ma douce?  Qui s’occupe de toi?  Seras-tu toujours là quand je reviendrai?  Est-ce que je reviendrai?  Quand?" Julia avait essuyé ses larmes du plat de la main, avec discrétion, pour qu’on ne lui pose pas de questions.  Elle aurait sûrement paru ridicule de s’inquiéter d’un chat à un moment aussi critique où tous tremblaient pour leur propre vie.  Le camion avait repris sa route.  Julia avait soudain été prise de nausées.  "Hé, chauffeur, arrête, la petite est malade" avait crié une vieille femme.  Il s’était exécuté à contrecœur.  Alors qu’elle rendait à la nature le peu de nourriture qu’elle avait avalée ce jour-là, Julia avait aperçu le long de la chaussée, des formes immobiles mal recouvertes de terre et de branchages.  Là, une main émergeait, pointée vers le ciel et plus loin une bottine brune attendait vainement qu’on la récupère.  Plus loin encore, un petit bout d’écharpe en laine blanche, accroché avec désespoir à une tige de fougère, se soulevait par moments comme pour faire un signe d’adieu aux passants.  Julia avait fermé son esprit aux images que suscitaient ces objets éparpillés autour d’elle et s’agrippant au bras secourable de la vieille qui l’avait soutenue, elle était remontée à l’abri du camion.

Entretemps, quelques passagers avaient proposé de la laisser là car elle les retardait et les exposait au danger.  La vieille dame, qui avait l’ouïe fine, les avait vertement sermonnés et avait lancé au chauffeur "merci monsieur, on peut y aller maintenant".  Ensuite, elle avait pris Julia contre son cœur et pendant que celle-ci s’endormait doucement, elle avait chantonné une sorte de berceuse dans une langue que Julia ne connaissait pas mais dont l’air et quelques paroles lui étaient restées en mémoire tant elle l’avait écoutée avec attention et fredonnée par la suite à son petit garçon: "bét kin der bét mor gen kom der chféd …"  Le camion avait soudain fait un bond en roulant sur une grosse branche.  Julia, entrouvrant les yeux, avait eu le temps de voir un des passagers retirer vivement sa main du sac de la vieille et se redressa pour protester.  La main de la vieille l’avait fermement retenue tandis qu’elle lui soufflait dans l’oreille: "laisse, ce n’est rien petite, juste quelques biscuits, ainsi il ne doit pas s’abaisser à demander!"  La bâche du camion s’était un peu écartée et Julia avait aperçu un groupe de cyclistes rouler à vive allure dans la direction opposée à la leur.  Elle s’était demandé pourquoi et en avait conçu une certaine inquiétude.  Plus tard, presque à la nuit tombée, ils avaient été survolés par des petits avions qui avaient lâché, au hasard, quelques rafales comme pour s’amuser.  Curieux malgré le danger, ils avaient tous regardé par les déchirures de la bâche en toile cirée et avaient vu des silhouettes anonymes s’effondrer et rouler sur le bas côté, auprès desquelles personne ne s’était agenouillé, chacun poursuivant sa marche forcée vers une destination qui paraissait si lointaine, trop heureux de ne pas avoir été touché.  Ils avaient aussi aperçu avec émotion, des autos-chenilles et des voitures blindées, couvertes de boue, dont ils ne sauraient jamais s’il s’agissait d’amis ou d’ennemis, venir à leur rencontre ou les dépasser sans leur prêter attention.  Ils avaient eu leur compte d’émotions, de doutes et d’angoisse tout au long de leur périple et se regardaient souvent les uns les autres pour puiser un peu d’espoir dans le fait qu’ils étaient encore tous en vie, certains espérant peut-être que la fatalité s’abattrait, le cas échéant, sur quelqu’un d’autre.

"Ce groupe a un très bon karma" décréta la vieille à haute voix.  Un murmure général d’approbation lui avait répondu et de faibles sourires avaient éclairé quelques instants les visages tendus et fatigués.

Finalement, ils étaient arrivés dans une petite ville, dans un quartier de maisons presque toutes identiques avec, à front de rue, des petites pelouses ou des jardinets bordés d’arbustes décharnés.  La neige s’effilochait sur les rebords des toitures en ardoise, les rues étaient couvertes d’une boue grisâtre dans laquelle s’imprimaient les pneus.

Le chauffeur avait coupé le contact, était descendu et avait soulevé la bâche à l’arrière du véhicule.  Ils virent s’avancer un groupe de personnes au regard inquiet.  "Il faut descendre messieurs dames, et prenez bien toutes vos affaires!".  La vieille femme avait aidé Julia à descendre et lui avait mis un baiser sur le front tout en lui posant la main droite à plat sur le haut du ventre et avait murmuré: "Bonne chance, petite!"

Le chauffeur avait déplié une grande feuille toute froissée qu’il avait gardée jusque là bien à l’abri dans la poche intérieure de son blouson et s’était mis à énoncer les noms à mi-voix: "Tavernier Julien chez Dupont, Polus Amédée chez Lafève", et ainsi de suite.  Les personnes désignées se faisaient un petit signe de la main et se mettaient en mouvement les unes vers les autres, se répétaient leurs noms pour être certains de ne pas se tromper.  Quelques uns se serraient la main pour établir un premier contact.

Le chauffeur devenait inquiet et jetait des regards anxieux autour de lui, il fallait se hâter, avoir dégagé avant la prochaine patrouille.  Julia avait vu la vieille femme repartir avec un tout jeune homme vêtu d’un bleu de travail et coiffé d’un béret basque, qui avait entrepris d’emblée de la soulager de son gros sac en toile qu’il avait lancé par-dessus son épaule.  "Elle sera bien" avait pensé Julia.

Elle avait tendu l’oreille tout en dévisageant les personnes qui attendaient de connaître celui ou celle qu’ils allaient accueillir.  A l’énoncé de son nom, Julia avait redressé les épaules et s’était dirigée vers deux silhouettes qu’elle devinait sous un arbre, les dernières à n’avoir encore accueilli personne.  Le chauffeur était remonté dans sa cabine, avait démarré doucement et avait très vite été absorbé par l’obscurité, les lumières publiques étaient pratiquement éteintes, la nuit devenait de plus en plus noire.

Les silhouettes s’étaient déplacées vers elle, un couple sympathique, plutôt âgé.  "Comme elle est pâlotte la petiote!" avait murmuré la femme qui lui avait posé un châle en laine sur les épaules.  "Viens petite!"  Elle se déplaçait lentement, d’une démarche un rien hésitante et son mari la soutenait gentiment par le bras.  Julia avait souri, un tantinet moqueuse, sans se douter qu’un jour, elle aurait les mêmes difficultés à se déplacer, juste retour des choses.  Arrivés devant la porte de leur maison, il avait fait un signe amical à Julia, l’invitant à entrer, et avait refermé délicatement derrière eux.  L’homme avait tourné la clé deux fois dans la serrure et bloqué le verrou.  Ensuite, il avait tiré une lourde tenture qui obturait complètement l’ouverture.

"Et si on mangeait un petit bout? " avait dit la femme.  Julia n’osa pas avouer les difficultés qu’elle avait à digérer en ce moment précis et fit poliment honneur au repas chaud qui lui était offert, un réel festin après les conserves froides et le pain rassis qui avaient été leur maigre pitance pendant tout le voyage.  Le couple, quant à lui, dégustait avec ferveur chaque bouchée de nourriture.  La table desservie, Julia avait participé de bon cœur à la vaisselle malgré son épuisement, pendant que l’homme remettait quelques bûches dans le feu ouvert.  Elle avait suivi ensuite son hôtesse et découvert la petite chambre qui lui était réservée sous les combles.  Elle s’y était senti bien d’emblée, s’était assise sur le lit recouvert d’une épaisse couverture en patchwork dans laquelle elle s’était enveloppée dès que la porte se fut refermée et s’était endormie avec volupté dans un sommeil sans rêves.

Le lendemain matin, Julia avait juste bu un bol de café et avalé un petit morceau de pain.  Ensuite, avec la permission de ses hôtes, elle avait fait le tour de la petite maison qu’on aurait dite faite en pain d’épices.  Malgré la neige qui recouvrait presque tout, elle admira le tour des fenêtres peint de diverses couleurs sucrées, ce qui, donnait un relief particulier aux murs bruns, ou beiges, elle ne se souvenait plus très bien.  Sur le pourtour de la petite demeure étaient déposés les objets les plus hétéroclites: elle se rappelait les anciens outils de charpentier, la vieille roue de vélo, le tricycle, le banc en bois sur lequel trônait un chat en pierre dont la couleur noire n’était plus qu’un vague souvenir tant le soleil et la pluie l’avaient tour à tour abreuvé de leurs bienfaits.  Julia avait deviné que son hôtesse devait avoir aimé s’occuper de son petit domaine.  C’était à coup sûr une petite maison où il devait faire bon vivre en temps de paix.

Julia soupira profondément dans son sommeil et son souffle chassa fort heureusement une araignée qui avait décidé de s’installer sur son nez mais qui se ravisant remonta prestement le long de son fil et retourna se réfugier entre les lattes du plafond.  "Go home!" fit une voix menaçante dans sa tête.

Julia sentit qu’elle allait se réveiller, cependant, elle voulait se souvenir encore et serra les paupières.  Elle ne dormait plus vraiment et força cette fois les souvenirs à remonter à la surface.  Elle se vit accrochée aux racines immergées d’un arbre planté au bord d’un étang, ouvrant grands les yeux, cherchant la clarté de la surface, admirant les algues gracieuses se balançant dans l’eau troublée par ses propres mouvements, les joues gonflées d’un air qui bientôt allait lui manquer, elle sentit sous son pied la surface dure et inégale d’une grosse pierre et pliant le genou, elle bandit les muscles de sa jambe et la tendit d’un coup.  Comme elle sortait enfin la tête de l’eau, elle ressentit une vive douleur sur le dessus de son crâne qui avait heurté la tête de lit et se réveilla.  Découvrant le décor familier de sa chambre, Julia sursauta.  "Comment suis-je arrivée ici?"  Une fois de plus, elle avait zappé quelques heures de son existence.  Elle savait qu’il serait vain d’essayer de les reconstituer et se retourna mollement dans les couvertures.

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