Chapitre 1

Les ombres de la fête

C'était le 5 décembre et le lendemain on fêtait la Saint-Nicolas. Comme chaque année, Marielle parcourait attentivement les rayons à la recherche du petit cadeau pas trop cher qui ferait quand même plaisir aux enfants Elle n'oublierait pas une bonne provision de friandises car elle aimait par-dessus tout ce moment où dans leurs yeux scintillaient ces lumineuses étoiles de gourmandise qui lui disaient merci. Mais elle était perplexe, les rayons regorgeaient de jouets variés, il y en avait tant qu'il devenait impossible de faire un choix vraiment judicieux. Elle voulait que ses cadeaux plaisent mais en même temps, elle était limitée par les prix. Ses yeux lui faisaient mal, allaient des uns aux autres, essayant de déchiffrer à l'arrière des emballages, les garanties de sécurité écrites en tous petits caractères.

A côté de la tête de pont, un bambin chaudement emmitouflé, était assis sagement dans un caddy. Des boucles blondes s'échappaient de son bonnet en laine tricoté main. Ses yeux émerveillés regardaient fixement un énorme chien en peluche blanche qui semblait lui sourire. Debout à ses côtés, une fillette d'une dizaine d'années veillait. Des larmes semblaient vouloir jaillir des ses beaux yeux bruns. Marielle lui caressa doucement les cheveux en un geste protecteur en passant près d'elle. La fillette lui rendit son regard chargé de tendresse. Marielle s'attarda un peu, elle aimait tous les enfants, sales, crottés et mal habillés ou endimanchés comme dans les séries télé retraçant la saga de familles nanties, dont le seul souci était de savoir qui trompait qui et qui hériterait de quoi. La maman, du moins, Marielle devina-t-elle qu'il s'agissait bien d'elle, revenait à pas lents du bout opposé du rayon, elle prenait des notes. "Voilà", clama-t-elle, "on va pouvoir faire la lettre à St-Nicolas!" Le bambin pointait à présent le doigt vers son copain à poils blancs et la fillette regardait sa mère d'un air amusé. "Elle n'est plus dupe", pensa Marielle.

Regardant tout autour d'elle, Marielle savoura le bonheur ambiant et se mit à "mijoter" une célébration du grand saint dont ses petits chéris se souviendraient. Elle laissa donc là les rêves des autres et se remit en quête des jouets fabuleux qu'elle seule pourrait dénicher pour leur plus grande joie.

Tous ces 6 décembre, pourtant, ne parvenaient pas à effacer celui de ses 8 ans. Elle était prête à partir pour l'école quand la sonnerie de l'entrée avait retenti. En petites filles bien sages, sa sœur et elle avaient attendu que maman aille ouvrir. C'était la voisine "d'en face". Chez Marielle, il n'y avait pas le téléphone, et pour toutes choses urgentes, celle-ci avait accepté de donner son numéro et venait transmettre les messages aussitôt. Quand maman était revenue avec une larme au coin des yeux, elle avait eu ces simples mots: "papa est mort, bon, il est temps d'aller à l'école." Cela faisait près de deux ans que Marielle et sa sœur ne voyaient leur père que de temps en temps, il était hospitalisé à Spa, souffrant de divers maux, suite logique de son emprisonnement prolongé en Allemagne durant la deuxième guerre mondiale. Marielle n'avait pas compris ces mots-là, alors, parce qu'elle avait cru devoir faire quelque chose pour amener un sourire sur le visage de sa maman, elle avait ri, bêtement. Le souvenir de la gifle retentissante qu'elle avait reçue à cet instant, devait rester à jamais gravé dans sa mémoire.

Cette année-là, il n'y avait pas eu de cadeaux ni de chocolats. Sur le chemin de l'école, Marielle avait pleuré sans pouvoir s'arrêter, à gros sanglots, et quand elle était arrivée à l'école, sa gentille institutrice lui avait demandé la raison de ses yeux gonflés de larmes et elle avait répondu: "papa est mort". Elle ne comprenait toujours pas ces mots qu'elle disait et répétait comme une phrase magique car elle sentait que cela produisait un effet sur les adultes qui soudain étaient beaucoup plus attentifs, plus gentils avec elle.

Ce n'est que bien plus tard qu'elle réaliserait le sens de ces trois mots qui devaient sembler susciter quelque sympathie, et la découverte du vide et de l'absence jamais comblés aurait un effet désastreux sur sa vie.

Mais là, elle ne voulait plus y penser, même si le passé ne cessait de la rattraper et de lui jouer de mauvais tours, les enfants devaient être heureux. Tout en continuant sa quête à travers les rayons surchargés, elle ne pouvait s'empêcher de repenser à toutes ces années ponctuées de fêtes et d'anniversaires qui s'étaient déroulées sans son père; et les larmes coulèrent d'elles-mêmes sur son visage fatigué et pâli. Elle avait cru que sa mère était en quelque sorte responsable de l'absence de son papa et elle s'était juré que ses enfants à elle n'auraient jamais à souffrir. Pourtant, voilà qu'elle émergeait tout juste d'une procédure de divorce douloureuse et éprouvante et au bout de 19 mois de séparation, elle ne voyait pas encore comment elle devait se justifier aux yeux de ses enfants qu'elle voyait souffrir de cette séparation.

Inconsciemment, elle avait toujours recherché un père bien plus qu'un mari. Le besoin d'amour était si grand que le premier garçon à lui faire la cour lui avait semblé être le prince charmant tant attendu et il avait été son premier amant. Mais Marielle n'avait pas su le retenir. Elle était une gamine aux sentiments platoniques à qui le sexe faisait peur. Et pourtant, un garçon était né.

Le regard de Marielle se déplaçait toujours de rayon en rayon. "Tiens, voilà une maquette qui lui plaira sûrement" se dit-elle.

Après cette cruelle désillusion, Marielle avait décidé de donner un père à son enfant et grâce aux petites annonces, ce fut vite fait. Elle ne cherchait plus l'amour, elle avait compris que ce n'était pas pour elle. Une sorte de contrat s'était établi avec celui qui avait bien voulu lui donner son nom. Il voulait des enfants, elle voulait un protecteur. Deux petites têtes blondes étaient nées tout de suite, ensemble, elles remplirent Marielle d'un bonheur plus qu'enivrant, mais c'était déjà le début du désastre. Son mari s'était très vite lassé d'elle et était allé chercher ailleurs des plaisirs qu'elle n'avait jamais su lui donner.

"Oh! Pardon! Excusez-moi! Je ne faisais pas attention" dit Marielle rouge de confusion car elle venait de bousculer un homme au tour de taille assez imposant. "Ne vous excusez pas" répondit-il, "je ne faisais pas très attention non plus!" Marielle s'éloigna et continua à détailler les étiquettes car elle voulait absolument une belle poupée pour sa fille. Elle en trouva une très mignonne aux longs cheveux bruns et aussi un jeu éducatif pour son frère. Au rayon des chocolats, elle fit une bonne provision de toutes les douceurs les meilleures. Enfin, elle termina ses achats. Au moment où elle remontait en voiture, elle entendit une voix derrière elle qu'elle reconnut presque aussitôt. C'était celle de l'homme qu'elle avait bousculé au rayon des jouets. Il lui dit: "Me permettez-vous de vous inviter pour me faire pardonner de ma maladresse?" C'était la première fois qu'elle était ainsi accostée par un inconnu. En un éclair, elle se vit telle qu'elle était, emmitouflée dans une veste bon marché avec son sac à main en plastique et ses jeans effilochés. Elle crut à une plaisanterie et commença: "Je ne …" "Si vous me dites non" l'interrompit-il, "je n'insisterai pas, mais cela me ferait un réel plaisir". Et ce disant, il eut un sourire attendrissant, elle vit dans ses yeux comme une petite lueur désespérée. Elle ne comprit pas elle-même comment elle se retrouva devant un immense café fumant en face de cet inconnu qui, commençant à lui raconter sa vie, ne cessait de guetter un geste d'encouragement pour continuer à parler. Elle ne disait pas grand-chose, juste des petits mouvements de la tête pour montrer qu'elle comprenait, un "oh" étonné ou un "ah" de surprise de temps à autres.

Ce qui arrivait était trop soudain, trop inattendu. Elle se laissait emporter par les vagues de sympathique intimité qui se glissaient entre eux.

Mais comment s'appelait-il déjà? Prise de panique, elle se rendit compte qu'elle n'avait pas écouté quand il s'était présenté tant elle était tourmentée intérieurement par les mille questions qu'elle se posait sur ce qui était en train de se passer. Simon, oui, c'était Simon. Il continuait à parler et elle se força à être attentive. En fait, il était plutôt bien, elle savait presque tout de lui. Simon était veuf, il avait un fils, il travaillait aux finances comme simple employé. Il avait une maison, une voiture, ne partait jamais en voyage, ses seuls loisirs étaient son jardin et la télévision.

Soudain, il lui demanda, alors qu’elle jetait un regard furtif sur sa montre: "Je vous mets en retard, on vous attend peut-être?" Ses yeux en demandaient plus que ses paroles. Marielle hésita, après tout, elle ne savait pas si elle pouvait faire confiance à cet homme qu'elle rencontrait pour la première fois. Une petite voix lui soufflait de se laisser tenter, de ne pas contrecarrer le destin, de ne plus essayer de penser sa vie, mais de la vivre et elle s'entendit répondre: "Mes enfants sont chez leur père ce week-end, il n'y a personne qui m'attende à part mon ticket de parking et je n'ai pas les moyens de m'offrir une contravention". La tête bourdonnant de pensées diverses et contradictoires, elle se laissa emmener vers son véhicule. D'un geste très naturel, il lui avait pris le bras et elle n'avait pas osé se dégager. Cela avait toujours été ainsi, Marielle avait constamment la hantise de blesser les autres et son mutisme ou son manque de réaction avait souvent été la cause de bien des malentendus. Tout étonnée, elle répondit "oui" sans hésiter, et même un peu trop vite, quand il lui demanda s'il pouvait la suivre jusque chez elle.

Le parking, bien que couvert, de la grande surface, lui sembla hostile et froid, ses yeux parcouraient les voitures de droite à gauche, Marielle avait toujours eu peur dans les parkings et dans la pénombre en général, elle avait besoin de beaucoup de lumière pour être à son aise. Elle couru plus vite qu'elle ne l'aurait voulu vers sa voiture en se disant que des observateurs pourraient penser qu'elle était poursuivie par quelque fantôme issu de son imagination, elle fit hurler le moteur en démarrant et quitta nerveusement son emplacement.

Passé la borne de péage, elle alla se placer à quelques mètres de la sortie et attendit sagement derrière son volant, l'esprit en déroute par sa propre audace. Elle sursauta involontairement quand elle entendit le coup de klaxon indiquant qu'il se trouvait derrière elle. Elle démarra comme dans un rêve. Elle vit le feu orange au dernier moment et freina d'un coup sec. Subitement, elle réalisa ce qu'elle était en train de faire. Elle ramenait chez elle un homme totalement inconnu. Il lui revenait des dizaines de faits divers à la mémoire. Un autre coup de klaxon lui signala qu'elle pouvait se remettre en route et elle se dit tout d'abord qu'elle allait le semer. Finalement, elle décida de s'arrêter. Elle se rangea le long du trottoir et attendit. Simon s'approcha, elle baissa la vitre. Elle voulut parler mais il lui dit: "N'ayez pas peur, je voudrais juste vous inviter au restaurant demain soir et pour venir vous chercher, il faut bien que je connaisse votre adresse". C'était entendu, elle avait laissé son imagination voguer beaucoup trop loin. Marielle se morigéna intérieurement, lui fit un sourire et remit sa voiture en route. Après s'être assurée qu'il avait regagné son véhicule, elle démarra et fila d'un trait vers son appartement. Arrivée devant son immeuble, où elle se gara sans difficultés, elle le vit s'arrêter et regarder de son côté.

Sous le porche, elle se retourna, toujours inquiète. Il lui fit un signe amical de la main. Elle devait sans doute l'inviter à entrer. C'était ce qu'il attendait.

Nerveusement, elle mit la clef dans la serrure et grimpa les quatre étages en courant. Essoufflée, elle se pencha à la fenêtre du hall. Il était déjà reparti.

Elle en avait rencontré beaucoup déjà de ces beaux parleurs qui vous faisaient croire en quelques phrases ronflantes que vous aviez enfin trouvé l'idéal masculin. Elle se dit qu'il était sans doute comme tous les autres, qu'il était déçu et qu'elle ne le reverrait plus jamais.

La journée se passa morne et silencieuse. Seule, tantôt devant sa vaisselle, tantôt devant ses poussières, jetant de temps à autres un œil sur la télé ou écoutant d'une oreille distraite les dialogues lassants de banalité, Marielle faisait le bilan de sa triste existence. Elle pensa un moment téléphoner à quelqu'un pour parler un peu. Mais qui aurait-elle pu appeler? Elle n'avait pas d'amies, sinon quelques collègues plutôt gentilles ayant leurs propres problèmes et ne pouvant lui accorder qu'une attention polie en espérant qu'elle ne déprime pas vraiment au point de s'absenter, ce qui désorganiserait tout le service. Sophie, peut-être? Non, elle avait déjà trop donné… Marielle n'avait jamais pu compter sur sa sœur non plus, même quand elle s'était retrouvée perdue, abandonnée avec de pauvres moyens. Et quand elle appelait sa mère, elle sentait tellement au ton de sa voix qu'elle n'avait pas envie de lui parler que finalement, elle ne s'en sentait pas le courage. Le plus souvent, les conversations téléphoniques avec sa maman étaient suivies de crises de larmes. Les sanglots qui la secouaient alors étaient tellement lourds qu'elle en étouffait. Avait-elle pu ne fut-ce qu'une fois se reposer sur une épaule solide? Son cœur tourmenté avait-il jamais connu la douce chaleur d'un amour sincère?

La seule réponse à toutes ces questions était un "non" désespérant et il était bien d'autres questions que Marielle n'osait même plus formuler. Elle avait souvent été une proie facile pour les moqueries et les mises en boîtes. Marielle savait qu'elle était trop naïve et trop gentille et que bien des personnes se disant ses amies en avaient profité sans vergogne. Il y avait en elle une sorte de satisfaction à se laisser rouler en sachant que cela rendait service ou faisait plaisir. A-moins, à ce moment, elle se sentait utile et sa propre vie inutile et misérable lui semblait moins minable. Comme d'habitude quand elle plongeait dans ses pensées moroses, Marielle n'avait pas vu le temps passer. Dans l'appartement régnait à présent une semi-obscurité et elle eut du mal à revenir à la réalité. Elle pensa qu'il était temps de manger quelque chose bien qu'elle n'eut pas vraiment faim.

Au moment où elle se levait pour allumer le plafonnier du salon, le téléphone sonna. Sans raison, cette sonnerie retentissant dans le noir la fit frissonner. Elle se hâta de décrocher en se disant qu'une conversation même téléphonique, c'était un peu de vie qui entrait dans sa solitude. "Allô?" Sa propre voix résonna étrangement dans le silence presque total de la pièce. A la télévision, un chanteur français expliquait les motivations profondes ayant inspiré les paroles de son dernier tube. "Allô?" répéta Marielle. Seul le silence lui répondit.

Elle hésita à raccrocher et entendit un léger sifflement ou plutôt une mélodie que quelqu'un sifflotait tout doucement, mais une mélodie à laquelle il manquait le rythme et qui donnait une impression de froideur. Marielle remit vivement le cornet du téléphone en place et fit deux pas en arrière. Chaque coin obscur de la pièce lui semblait être habité de formes étranges et le moindre craquement prenait une ampleur inquiétante. Elle heurta un petit guéridon, la douleur le fit reprendre ses esprits. Elle se précipita sur les interrupteurs et alluma toutes les lampes dans chaque pièce de son petit appartement. Elle soupira, la clarté des ampoules la rassura. Elle décida d'oublier l'incident.

Après s'être préparé quelques œufs durs, Marielle s'installa à nouveau devant la télévision. Elle alluma quelques bougies, éteignit les lumières et prit une cigarette. Elle devrait arrêter, une petite douleur au fond de la gorge le lui répétait sans arrêt; et vit que c'était la dernière. Elle se prépara pour aller en acheter. Un coup d'œil au miroir lui laissa comme d'habitude un sentiment de désespoir, elle sortit. Dans la rue, elle se rendit compte de l'heure déjà bien avancée de la soirée. Les lampadaires étaient allumés ainsi que les guirlandes lumineuses annonçant la venue de Noël. Les boutiques avaient un air de fête qui lui serra le cœur. Y aurait-il encore un jour de fête pour elle?

Simon était songeur. Il avait tellement parlé de lui qu'il n'avait même pas demandé à cette jeune dame comment elle s'appelait. Il avait bien vu qu'elle était paniquée et devant son immeuble, il était resté dans sa voiture pour ne pas l'effrayer plus. "Il y avait dans ses yeux bleus une sorte de vide", pensa-t-il, "et en même temps une chaleur intense". En se remémorant son visage, Simon sentit au creux de sa poitrine une tension qu'il n'avait ressentie qu'une seule fois jusque là. Un besoin impérieux de la revoir et de lui parler lui fit parcourir le chemin en sens inverse. Malheureusement, il y avait douze sonnettes dans le petit hall d'entrée. Il nota soigneusement les noms de famille en éliminant d'office les trois noms dont il était évident qu'il s'agissait de couples et celui accompagné d'un prénom masculin. Il rentra chez lui et chercha fébrilement dans l'annuaire. "Si elle n'a pas le téléphone", se dit-il, "je n'aurai plus qu'à me poster devant son immeuble jusqu'à ce qu'elle sorte". Que se passait-il? Il ne se reconnaissait plus. Voilà quatre ans qu'il vivait seul et qu'il se dévouait à son petit David. Chaque jour, il découvrait avec un petit peu plus de plaisir et de tendresse, toute la joie de pouvoir se consacrer à l'épanouissement du petit être que lui avait donné Nathalie, sa chère et regrettée épouse. Il avait juré que personne au monde ne pourrait la remplacer. Elle était trop parfaite. Jamais un mot plus haut que l'autre, jamais une plainte. Nathalie était toujours souriante, reposée, calme, habillée avec recherche mais sans ostentation, légèrement maquillée, juste pour lui, pour l'accueillir, le soir, après son travail.

La maison était toujours en ordre, le repas était prêt. Le moindre de ses désirs, elle y avait déjà pensé et rien jamais ne devait le contrarier. Une épouse parfaite mais aussi une amante divine. C'était trop beau pour durer! Nathalie n'avait jamais fumé, elle ne buvait pas, faisait du sport en salle tous les mardis, elle n'avait jamais pris le moindre médicament et n'avait jamais eu d'accident. Pourtant, un matin, elle ne s'était pas réveillée. David avait cinq ans. Le monde s'était écroulé autour de Simon, il avait eu la tentation de suivre Nathalie, mais les boucles blondes de David qui ressemblait tant à sa maman, ses yeux rieurs et son sourire innocent l'avaient accroché à la vie. La chute de l'annuaire sur le parquet du salon ramena Simon au présent. Il recopia patiemment les numéros des six personnes qu'il y avait trouvés. Ensuite, il se servit une rasade de Porto et se prépara un sandwich au fromage. Enfin, après avoir terminé sa petite collation, il se décida. Il compara l'un après l'autre, les numéros et commença par celui qui comportait plusieurs fois son chiffre porte-bonheur, le sept. Ce fut un homme qui décrocha et Simon remit rapidement le combiné en place. Il reconnut immédiatement la voix chaude et inquiète qui lançait des "Allô" interrogateurs à l'autre bout de la ligne, au quatrième numéro qu'il composa. Il en eut la respiration coupée et ne put émettre le moindre son; une impulsion lui fit siffloter la mélodie que diffusaient les haut-parleurs du magasin au moment où il l'avait rencontrée: "There's a kind of touch, all over the world, tonight …." Le déclic de fin de communication le choqua brutalement. Il resta ainsi de longues minutes, le cornet à la main et le regard éperdu. Non, il n'oserait pas rappeler, pas ce soir. D'abord, il lui fallait se calmer, voir où tout cela allait le mener.

"Marielle Deschamps", murmura-t-il pour lui-même plusieurs fois. Il s'assit pour réfléchir.

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