L'ombre

Elle souleva légèrement la paupière droite, juste assez pour que, les cils restant entrecroisés, elle puisse distinguer ce qui se passait devant elle.  Comme elle le faisait autrefois lorsque son papa entrait avec précaution dans sa chambre pour vérifier si elle dormait. Il s'asseyait au bord du lit et soufflait doucement sur son visage. Elle savait comment il fallait réagir pour le convaincre.  Soit elle poussait un long soupir comme si elle avait été dérangée dans un rêve magique, soit elle faisait mine de vouloir chasser un insecte imaginaire de la main placée au-dessus de la couverture, ou alors elle se retournait arrêtant son souffle puis inspirant longuement, elle contrôlait sa respiration pour qu'elle devienne de plus en plus faible, comme si le sommeil revenait doucement. Parfois, sûr qu'elle faisait semblant, son papa la chatouillait dans le cou et ils éclataient de rire. Ensuite elle promettait d'être sage et il lui donnait un baiser sur le front.  Un rituel merveilleux en suite duquel elle s'endormait paisiblement.

« Où tu es papa ? J'ai besoin de toi ! »

Le cri avait traversé son cerveau embrumé.  Elle eut peur d’avoir hurlé.  Mais à part ce léger mouvement de l'œil, pas un seul de ses muscles n’avait frémit. D'ailleurs elle se sentait tellement engourdie que ce n'était pas trop difficile de rester immobile malgré la panique. Dans son crâne fusaient des éclairs colorés et lentement elle sentit la douleur s'installer. L'ombre était là, les bras ballants, à la regarder.  Elle ne vit tout d'abord que ses yeux brillant dans l'obscurité, comme ceux d'un chat pris dans l'éclair du flash lorsqu’on le prend en photo dans la pénombre. Son regard descendit à travers les cils, lentement.  Il suivit la courbe de l'épaule droite et carrée, le muscle puissant du bras couvert de sueur, («Il pue» pensa-t-elle»), l'avant-bras poilu et crispé, le poignet tendu et le poing serré où elle vit briller la lame qui l'avait meurtrie.

Une épaisse goutte noirâtre glissa doucement le long du couteau, s'en détacha avec lenteur, comme à regret, prit sa course vers le carrelage où elle s'étala, éclaboussant les baskets boueuses de l'ombre.

«Si je ne bouge plus, il partira sans doute, pourvu que Judith ne se réveille pas !»

L'ombre remua légèrement, se releva avec peine de la position arquée qu'elle avait prise pour l’observer, en reprenant bruyamment son souffle. Elle se rapprocha encore en traînant les pieds, dessinant sur le sol des traces où se mélangeaient la terre collée à ses semelles au liquide lourd répandu dans le vestibule.

À ce moment elle réalisa ce qu’était cette large coulée foncée qui la reliait à l'ombre.  Elle réprima un sursaut.

« Surtout ne pas bouger, ne pas trembler, ne pas désespérer!»

Du fond de sa gorge elle sentit remonter une accumulation de salive qu’elle se força à ravaler par de très courts mouvements de déglutition, «comme chez le dentiste», se dit-elle, bloquant son envie de sourire à cette évocation «quand le tube qui doit se charger de cette tâche n'est pas trop bien placé et qu'on a l'impression d'étouffer».

À mi-chemin, la main  lâcha la lame qui rebondit par trois fois en faisant un bruit sourd, presque inaudible, dessinant dans l'air des courbes inégales, avant d'aller se réfugier sous la penderie en chêne clair à laquelle était accroché son imperméable beige.

La lune éclairait la pièce de sa pâle froideur à travers la verrière installée très haut au-dessus de la porte d'entrée.

L'ombre s'agenouilla près d'elle et elle sentit les relents désagréables de ses vêtements humides. Les jeans blanchirent aux genoux, juste devant ses yeux.  Son visage s’approcha tout près du sien. Elle avait envie de hurler, de l'agripper, de lui faire mal.  Elle prit cependant sur elle-même pour ne pas remuer.  L'ombre se couvrit les yeux de la main gauche le bras replié, accoudé sur son genou.  Elle crut l’entendre murmurer.

Alors elle osa desserrer légèrement les cils et fit du regard le tour de la pièce. Elle distinguait sur les murs, sur les rideaux, sur les portes, à chaque endroit où il avait réussi à la bloquer, les longues traînées sombres et s'étonna qu'il puisse y en avoir autant.

Elle sentit l'ombre soulever ses longs cheveux bruns et les rejeter vers l'arrière. La main tremblait. Il lui chuchota à l'oreille : « tu m'as donné du mal, poupée... ».  Elle comprit qu'il il la croyait morte.

Depuis combien de temps était-elle là, sur ce carrelage froid, baignant dans son sang ? Elle ne sentait aucune douleur.  Il lui sembla que seuls ses yeux et son cerveau fonctionnaient encore. Elle ne savait pas quelle position avait adopté son corps endolori.

«Pourvu que Judith ne se réveille pas » se dit-elle, « seigneur faites qu'elle ne se réveille pas ! »

C'est en pensant à elle que, pendant tout le temps qu'avait duré l'attaque, elle n'avait pas crié une seule fois. L'ombre aussi avait été silencieuse. L'homme, elle était sûre maintenant que c'était bien un homme, s'était jeté sur elle au moment où elle avait pensé à refermer la porte fenêtre donnant sur la pergola. « Il commençait à faire un peu froid, c'est pour ça » se justifia-t-elle comme si elle répondait lors d'un interrogatoire. La journée avait été si belle. Avec Judith elle avait profité de la douceur de ce début de printemps, de la caresse légère d'un soleil un peu tiède encore, du gazouillis des oiseaux et des cris des enfants jouant dans les jardins voisins. « Il y avait des mois que l'air n'avait plus été aussi pur, c'était une bonne idée d'enfin s'aérer un peu après cet hiver glacé » expliqua-t-elle à nouveau à l’enquêteur imaginaire.

Elle avait installé Judith bien à l'abri sous la pergola, dans une chaise longue, après l'avoir aidée à enfiler une tenue légère et colorée. Elle avait vérifié son baxter et s'était assuré que la poche était vide. À sa demande elle avait apporté une pile de livres, des carnets de sport cérébral, branché la radio et préparé son déjeuner. Judith avait exprimé le souhait de rester seule.  Sous l’action combinée de l’air frais et des médicaments elle s'était cependant vite endormie.

Emilie avait vaqué à ses occupations journalières en retournant de façon régulière dans la pergola pour vérifier que tout allait bien et que Judith n'avait besoin de rien.

Vers 13 heures elle lui avait recouvert les jambes d’un joli plaid fleuri et remis entre les mains son téléphone portable qui avait glissé sur le sol.

Après le passage de l'infirmière qui avait procédé à la toilette de Judith, vérifié le dosage du baxter et remplacé la poche en plastique accrochée à l'arrière du fauteuil, Judith lui avait demandé de rester, alors elle avait remis à plus tard les factures en souffrance et le linge à repasser.

Elles avaient beaucoup bavardé.  Complices elles avaient échangé quelques souvenirs, raconté quelques-uns de leurs rêves, leurs petits secrets jusque là bien gardés, leurs envies pour l’avenir. Elles avaient joué à divers petits jeux de cartes.  «Judith reprenait goût à la vie, c'était merveilleux» dit-elle encore à son interlocuteur fantôme.

« Tu crois que cet homme va nous faire encore des ennuis ? » avait demandé Judith.  « Ne t’inquiètes pas pour ça, la justice t’a bien reconnue innocente, n’est ce pas ?  C’est comme ça, c’est la vie… »  « Tout de même » n’avait pu s’empêcher Judith d’ajouter « il a perdu sa femme et son gosse…  il avait complètement pété les plombs à l’audience… je n’oublierai jamais son regard… »

« J’aurais dû y prendre garde » pensa Emilie, «vous avertir, vous donner toutes ces lettres anonymes au lieu de les jeter ».  « Trop tard mam’zelle, trop tard ! » lui répondit le policier, du moins… c’est ce qu’elle crut.

«T'étais une belle poupée, dommage... Pourquoi t’as pas voulu hein ? » La voix rauque de l'homme la sortit de la léthargie où elle s'enfonçait. « C'est ainsi quand on va mourir » pensa-t-elle « les souvenirs défilent, tout revient en mémoire ».

« Bon, va falloir que je me paye maintenant... ». L'ombre se releva, déplaçant avec elle son effluve de transpiration et de crasse, ce qui souleva le cœur d’Emilie. Son esprit s'embrumait à nouveau. Avait-elle bien entendu ? Ses yeux se fermèrent pour de bon, elle les sentit tournoyer de l'intérieur et s'enfoncer dans sa tête. Puis, plus rien qu'une sensation de flotter dans l'air et de s'endormir avec délices au creux d'une couette fraîche et douillette.

Emilie ne sentit pas les mains nerveuses remonter le long de son cou pour trouver le fermoir de sa chaîne en or que finalement elles arrachèrent d’un coup sec, ni les tremblements qui les agitaient lorsqu’elles renoncèrent à lui enlever la chevalière gravée à son initiale, cadeau de son papa chéri.  Elle ne vit pas l’ombre s’éloigner pour fouiller furieusement les tiroirs sans rien y dénicher de valeur.  Elle ne fut pas non plus témoin de la mise à sac des chambres et ne perçut pas le choc sourd du butin lancé par la fenêtre s’écrasant au milieu des rosiers.

Émilie revint à elle lorsqu'elle se sentit tirée par les pieds et glisser sur le carrelage. Elle n’opposa aucune résistance, ses bras restèrent en arrière.  Elle comprit aux soubresauts que le sol imprimait à son corps qu'elle passait sur les deux petites marches de la porte fenêtre. « Vous l'emmenez où ? » Ce fut un chuchotement furtif. Émilie ne s'y attendait pas. « Pas vot’ problème, gamine, fermez-là ! ».  Émilie espéra une réponse, une remarque, quelque chose qui infirmerait la sensation fugitive qu'elle avait eue. « Retournez-vous et fermez-là, sinon... ».  Son crâne cogna contre le chambranle. À nouveau elle se sentit tirée par l'ombre, glissant sur le sol dont elle reconnaissait la moindre parcelle.  Cela lui parut long, très long. Elle ne parvenait pas à réfléchir. Elle aurait voulu faire quelque chose, réagir. Inconsciemment elle essaya d'agripper la carpette qu'elle sentait au bout de ses doigts alors que l'ombre faisait une pause pour souffler. Ses yeux s'ouvrirent et se refermèrent aussitôt, juste le temps de voir, penchée sur elle, une ombre à la fois familière et bizarre se découpant à moitié sur le toit vitré de la pergola et auréolée de la clarté de la pleine lune. « Je crois qu'elle respire encore...» chuchota la voix féminine qu'elle avait cette fois bien reconnue. Au même instant, quelques gouttes humides s'écrasèrent sur son front. « Tiens, il pleut à l'intérieur », se dit-elle. Et elle pensa alors qu'elle aurait bien ri de cette remarque stupide dans d'autres circonstances. L'ombre reprit sa marche vers le jardin. La main d’Emilie frôla des tiges métalliques puis un boyau plus chaud et plus mou. « Roue de vélo ». Les mots s'imposèrent à son esprit mais elle ne put leur donner aucun sens.

« Fais pas de conneries hein gamine ! Et une fois pour toutes, ferme-la... tard... prières… toi après…».  Émilie ne captait plus que des mots de ci de là. Elle reconnut à travers sa jolie blouse blanche en coton la douceur de l’herbe puis les arêtes désordonnées du gravier de l'allée qui lui déchirèrent les jambes.  Elle vit soudain des silhouettes noires, étranges fourmis géantes aux yeux globuleux et brillants, émettant d’étranges rayons rouges dansant et s’entrecroisant nerveusement, progresser doucement vers elle jusqu'à l'entourer complètement. Tout était silence à part un très léger sifflement, un léger « poc ».

L’ombre tira une dernière fois sur ses bras d'un coup sec et rapide puis la pression se relâcha sur ses poignets. Elle eut l'impression qu'une pierre énorme projetée par un appareil médiéval invisible lui écrasait tout à coup les genoux. Elle sentit de l'intérieur plus qu'elle ne l'entendit le léger craquement d'un os qui se brise. Sur ses cuisses lacérées, au travers des déchirures de son jeans, s'insinua un liquide tiède et écœurant. Agitée par la haine, la certitude d'avoir était trahie, Émilie cessa de lutter et accepta la main tendue par cet étrange amie drapée dans une cape noire et au visage blanc comme l'albâtre, qui brandissait dans l'autre la faux de la victoire.

On sanglotait à côté d'elle.  Quelqu'un poussait un chariot. Elle entendait des voix, percevait quelques mots, son prénom répété sans relâche comme une incantation. « Pas envie de me réveiller » pensa-t-elle « encore dodo ».

« Elle a ouvert les yeux ! Vite quelqu'un... Elle essaie de parler ! » Judith appuyait frénétiquement sur le bouton d'appel. La lumière rouge s'était allumée dans la salle des infirmières. « Encore le quatorze » remarqua une jolie brunette aux traits tirés. « Bon j'y vais, pour rien comme d'hab', mais bon, faut y aller ». Elle vida d'un trait le fond de sa tasse de café, redressa sa coiffe en passant devant le miroir et rajusta sa blouse qui persistait à s'accrocher sur le haut de ses collants en mousse.

Emilie émergeait enfin.  La première phrase qui lui vint à ‘esprit fut « où suis-je ? ».  Elle éclata de rire, s’imaginant murmurer cette réplique telle une princesse de contes de fée.  En fait d’éclat de rires, Emilie toussa et porta la main à sa gorge.  Elle sentit la multitude des fils qui l’entouraient et ouvrit les yeux tout doucement.

L’ombre était toujours là mais différente.  « Judith ? »  « Chut, ne fais pas d’efforts, grande sœur chérie, calme-toi, c’est fini ! »

Emilie avait pu distinguer le bandage autour du front de sa sœur et le bras gauche, plâtré, en écharpe.

« Qu’est-ce que … ? »

« Plus tard » fit la voix douce de Judith qui appuya sur le bouton ajoutant ainsi une dose de morphine.

Emilie s’endormit, envahie de doutes et de soupçons.  Lorsqu’elle se réveilla, elle se sentait bien comme si rien ne lui était arrivé.  Elle regarda Judith dont les yeux étaient rougis par les larmes et à côté d’elle, le médecin en blouse blanche au visage grave dont l’expression indiquait qu’il n’y aurait aucune alternative à la décision qu’il avait prise.  Emilie avait oublié d’être idiote.  Elle réalisa tout ce qui l’entourait et comprit le pourquoi des fils et des machines.

Elle aurait néanmoins voulu des réponses, savoir avant de partir, sortir ce doute de son esprit.  Elle ouvrit la bouche pour parler mais ne put articuler aucun son, alors elle supplia sa sœur du regard.

Trop tard, la décision était prise…  Elle vit la main de Judith remonter le long du fil, se poser sur l’appareil et agripper le contact.

Judith n’oublierait jamais le regard qu’Emilie posa sur elle au moment où elle débrancha le câble qui reliait sa sœur chérie à la vie.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire
 

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site