Chapitre 12 - Je me présente, je m'appelle Henri

Julia s'endormit pour de bon, d'un sommeil profond et réparateur.  Elle ne se réveilla qu'au coup de sonnette d'Henri qui comme à son habitude était entré en disant "mam, c'est moi!" mais garda les yeux fermés.  Il la vit endormie et n'osa pas la réveiller.  "Elle en a bien besoin" pensa-t-il.  Alors qu'il allait repartir il vit  l'enveloppe à son nom sur la table du salon.  Il l'emporta.  Julia avait ajouté d'une écriture tremblante sous le prénom manifestement écrit par Roxanne: "tu te souviens mon fils?"

Julia revoyait le hall du bâtiment qui lui avait paru immense, humide et froid.  Un homme, assis à une unique table rectangulaire en chêne aux énormes pieds sculptés comme des pattes de lion, l'avait invitée à se rapprocher et s'était enquis de la raison de sa venue en ces lieux.  Après s'être expliquée, il lui demanda son nom.

L'officier de l’état civil l’avait regardée curieusement puis avait replongé le nez dans son grand cahier plein de colonnes, trempant régulièrement sa plume dans l’encrier en verre en forme de trompette, sur lequel l’encre avait laissé des stries d'azur au gré des allées et venues de sa main.  L’officier notait soigneusement les informations que Julia lui fournissait en réponse à ses questions et il séchait consciencieusement chaque ligne avec son buvard à bascule dont la poignée en ivoire représentait un canard aux yeux vides.  Au bout de quelques minutes, il avait consenti à la rechercher dans ses listes, l’avait retrouvée, avait encore eu  besoin de quelques précisions, l’avait réinscrite dans la liste de distribution et y avait ajouté "+ 1 enfant".  "Donc on ne donnera plus vos tickets à madame votre mère alors?  Vous n'habitez plus là-bas, c'est bien ça?"  Julia acquiesça de la tête. Elle croyait s'être suffisamment éloignée du village mais ce n'était pas le cas.  Elle était toujours dans la même commune.  Après tout c'était peut-être mieux.  Qui sait?  Elle comprit aussi qu'elle n'avait jamais officiellement quitté la Belgique, elle en ressentit un certain pincement au cœur, cela voulait-il dire que sa mère n'avait pas voulu complètement "effacer" son existence malgré son attitude froide et méprisante?  L'officier de l'état civil lui expliqua qu'elle devait revenir endéans les deux semaines avec une adresse fixe et "si c'est possible ma petite dame, cherchez du travail, les tickets ça ne va plus durer longtemps, maintenant et quelque part, c'est tant mieux pas vrai?"  "Oui, oui, bien sûr, je me débrouillerai".  "Voici de quoi tenir ce temps là" et ce disant il lui avait remis un carnet de tickets.  Voici aussi une adresse où il y a sans doute encore un logement disponible.  Julia avait balbutié quelques mots de remerciement, avait poliment dit "au revoir monsieur l’officier".  Henri lassé de ces paperasseries s'était éloigné vers la porte et avait fini par sortir.

Assis derrière son volant, Henri ouvrit l'enveloppe.  La photo placée en premier ramena toute une flopée de souvenirs.

Il se souvenait avoir attendu accroupi, cherchant parmi les cailloux du sentier s'il n'y avait pas une jolie pierre qui pourrait lui servir… "Qu'est-ce que tu fais?" lui avait demandé sa maman.  "Je cherche … quelque chose, … mais je ne sais pas encore quoi…"  Il se souvenait de chaque détail, de chaque mot.  Cette journée avait marqué dans leur vie un nouveau départ.  "Viens" avait dit Julia, "on m'a donné une adresse pour loger."

A l'adresse indiquée, se dressait une maison de maître dont les propriétaires avaient été convaincus de collaboration avec l’ennemi.  Elle avait été aménagée de façon à pouvoir héberger le plus de personnes possible.  Les petites pièces des logements séparées par de fines cloisons avec des tentures en guise de porte étaient meublées de façon sommaire.  Julia avait préféré aller sous les toits, elle pouvait ainsi voir le soleil se lever et admirer le paysage à sa guise.  Henri eut droit à la petite chambre tandis que Julia dormait dans la pièce qui servait aussi de salon et de salle à manger.  Une petite table fut installée dans la cuisine.  La salle de bain, un grand luxe pour l'époque, comprenait un lavabo, une toilette, une petite étagère et une baignoire sur pieds qu'il fallait remplir avec des seaux.  La locataire du premier était très serviable.  Elle se démena pour aider Julia et lui avait renseigné un restaurant tout proche dont les activités redémarraient doucement et avait dessiné sur un bout de papier le chemin à suivre pour trouver l'école.  "Le patron du restaurant avait immédiatement engagé maman" se souvenait Henri.  Elle avait commencé dès le lendemain.

Les premiers jours Henri avait accompagné sa maman.  Il devait rester assis dans un coin de la cuisine.  "J'aimais bien la regarder laver les verres, les essuyer, les ranger, elle chantonnait tout le temps…"  Ensuite, il fut confié aux instituteurs qui, dans les salles encore utilisables de l'école en ruines s’attachaient, avec l’aide des enfants, à retrouver, nettoyer et ranger le matériel scolaire qui pouvait être récupéré.

Il avait entendu le responsable de la petite école expliquer à sa maman que pendant l’occupation, la scolarité des enfants s’était poursuivie tant bien que mal à cause des alertes, du manque de matériel et du peu d'intérêt des enfants qui avaient bien souvent du mal à se concentrer,.  Il avait raconté que parfois des cours avaient été organisés par les soldats allemands qui avaient ainsi essayé d’imposer leur langue et leur culture et que les petits devaient à présent réapprendre leur propre langue maternelle.  "On va rechercher quelques instituteurs retraités, espérons que la plupart auront eu la chance d’avoir survécu à l'horreur, puis on verra bien qui reviendra de là-bas…!".

  "Henri" avait précisé le directeur tout en lui passant la main dans les cheveux "a donc été privilégié puisqu'il a appris à lire et à écrire le français".  "Il m'a fait passer un test et m'a trouvé fort doué pour mon âge" se rappela-t-il avec un brin de fierté.

Henri se souvenait évidemment des après-midis passées avec les autres enfants, là-bas dans son village natal, il avait parlé dans les grandes lignes à ce monsieur plutôt sympa des jouets fabriqués à partir de rien, des histoires qu’ils inventaient, des contes et des fables que leur gardienne leur racontait au moyen de marionnettes en tissu représentant des personnages inattendus qu’elle faisait vivre de ses mains agiles, dissimulée derrière un fauteuil.  Il en avait retenu des phrases entières qu’il entendait encore résonner dans sa tête, avec les changements de voix et de ton au gré des personnages: "…Gageons dit celle-ci que vous n’atteindrez point sitôt que moi ce but …", "   sans mentir si votre ramage se rapporte à votre plumage…", "… tu la troubles reprit cet animal plein de rage ….".  Henri devint très vite la coqueluche de ses camarades grâce à ses récits "extraordinaires".  Il les enjolivait bien un peu ou modifiait des détails au gré de sa fantaisie, il racontait aussi son retour au pays aux enfants émerveillés par l'aventure.  Il gardait cependant secrets quelques moments bénis qui n’appartenaient qu’à lui et qu’il ne voulait pas partager.  Henri prit conscience qu'à l'époque il avait été plutôt privilégié.

Arrivé chez lui, Henri rentra la voiture au garage et resta encore de longues minutes la tête penchée en arrière, les mains crispées sur le volant.

 

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