La petite

 

La petite

Il la prenait dans ses bras fluets de gamin de dix ans.  Elle aimait s’y blottir, son grand frère était son dieu.  Ils partaient ainsi se balader dans le village, sous le soleil ou sous la pluie, peu importait, tout était mieux que de rester enfermés.

Souvent, les autres gamins du village lui cherchaient querelle, simplement parce qu’il était blond aux yeux bleus, une tare rédhibitoire dans cette période d’après guerre et puis, il n’y avait pas d’autres loisirs dans le pays en ruines.  Et de le voir serrer contre lui cette petite poupée blonde aux yeux verts excitait leur jalousie.  Ils avaient décidé lors d’une assemblée très sérieuse, qu’il était sûrement « allemand » et qu’il n’avait rien à faire chez eux.  Il n’en avait jamais parlé à personne.  Il se contentait de faire face, seul. 

La petite, confiante, lui souriait et il lui donnait de petits bisous, fier de s’être vu confier une telle responsabilité.

Ce jour-là, alors qu’il tournait le coin où se trouvait la boulangerie et qu’il arrivait dans la rue principale, il se heurta à un mur de visages fermés par la haine.  Il sentit qu’ils étaient en danger et il eut peur pour sa chérie.  Il reprit courage en pensant à ce qui pourrait lui arriver s’il venait à faillir.  Il puisa un complément de témérité en croisant le regard aimant de la petite et se dit que cinq gamins mal nourris, il en viendrait bien à bout, pour elle.

Calmement, il la déposa sur les marches de l’entrée d’une maison aux volets clos et lui chuchota doucement de rester bien sage quoi qu’il arrive.  Puis, il se tourna vers la bande en serrant les poings.  La bataille fut courte.  Devant sa détermination, trois des garnements hésitèrent et reculèrent d’un pas, tentant de dissuader les deux autres en leur lançant des avertissements sensés.  Ceux-ci cependant, l’attaquèrent ensemble, lançant leurs poings vers son visage, son estomac, son ventre.  Il esquiva comme il put les premières attaques et esquiva un coup vicieux vers sa poitrine.  Le poing gauche du plus hardi atteint sa lèvre inférieure qui éclata et se mit à saigner abondamment.  Cela le remplit de rage et il redoubla d’ardeur.

La petite regardait le combat, les yeux emplis d’effroi, elle brûlait de s’interposer pour protéger son grand frère, mais, obéissante, elle ne bougeait pas d’un millimètre.  Une larme coula le long de sa joue rougie par l’émotion et alla s’écraser sur un pavé.  Elle fixait son frère, attentive à chaque geste de l’ennemi, elle aurait voulu crier, prévenir, mais les mots s’étranglaient dans son cœur.

Soudain, un des adversaires glissa sur le sol, inerte, un filet de sang s’échappait de sa narine gauche.  L’autre s’immobilisa, le poing suspendu dans l’air, il ne lâchait pas le regard du blondinet.  Celui-ci fit un pas en arrière, puis un autre.  Durant tout le combat, il n’avait pas soufflé mot ni émis le moindre son de douleur.  Sa lèvre enflait et il avait l’œil droit presque fermé.  Il comprit qu’il avait partie gagnée quand les quatre garçons s’enfuirent à toutes jambes faisant résonner les pavés de leur course éperdue vers leurs foyers, abandonnant à son sort leur chef vaincu.

Le grand frère se tourna vers la petite qui fixait le gamin à terre.  Il la prit dans ses bras et elle s’accrocha à lui, pointant la main vers le gamin inanimé.  Gardant sa sœur sur le bras gauche, il chercha dans sa poche son grand mouchoir à carreaux qu’il trempa dans l’eau de la rigole et s’agenouilla près du blessé.  La petite toujours agrippée à lui avait maintenant le pied gauche sur le sol.  Elle suivait ses gestes avec attention.  Il passa le mouchoir humide sur le front et les tempes de son ennemi qui reprenait enfin ses esprits puis essuya le sang qui avait coulé jusque dans son cou et enfin, le lui déposa sur le nez.  Le garçonnet se releva sur un coude et le dévisagea, puis vit la petite qui lui souriait.  Il baissa les yeux, honteux, se releva et s’en alla doucement.

La promenade reprit et se termina à la plaine de jeux, où pendant de longues minutes le grand frère poussa la balançoire sur laquelle il avait installé la petite.

A dater de ce jour, même s’il n’eut jamais vraiment d’amis, plus personne ne chercha à se bagarrer avec lui.

 

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