Chère cousine

Des tranches d'enfance rongées par l'oubli, des rires joyeux emportés par le temps, des images enfouies au fond de la mémoire, tout ressurgit, les détails sont là, présents, le film se déroule, tout revit en un instant.

Maman avait trois frères. Nous allions régulièrement en visite chez le plus âgé qui avait une fille, notre cousine.  Je me souviens de cette dame charmante, toujours souriante et à la voix très douce, qui nous accueillait avec beaucoup de chaleur après cette grande randonnée.  Une demi-heure de marche vers la gare où nous prenions le tram.  Puis, après un assez long trajet, de la gare où nous en descendions, nous marchions plus d'une demi-heure pour parcourir la longue rue bordée d’arbres, de buissons et de fleurs multicolores qui nous ravissaient, et qui n’en finissait pas de monter. Chemin faisant, nous composions un petit bouquet pour notre tante qui s’en montrait ravie et qui avait soin de le placer au centre de la table dans un grand verre d’eau fraîche.  Il était naturel que nous fassions cet effort car au bout de la route nous attendaient, été comme hiver, la chaleur du poêle à charbon, la confiture de rhubarbe, le lapin mijoté maison, les galettes délicieusement croustillantes et toute l’ambiance chaude d'un intérieur convivial et mystérieux où on parlait wallon.  Nous avions hâte de respirer la douceur particulière jamais encore égalée de la petite maison rustique dont l’étage nous était interdit et dont je supposais qu’il recelait des secrets merveilleux.

Mon plus grand plaisir était de courir dans le jardin, où la plupart du temps je retrouvais mon oncle.  J'y admirais des légumes bien alignés dont je ne connaissais pas le nom, il me les détaillait pourtant gentiment à chaque fois.  Je passais le doigt à travers le grillage des clapiers pour essayer de toucher la fourrure palpitante des lapins et mon oncle, à ma plus grande joie, m’en mettait parfois un petit dans les bras.  Je le suivais ensuite et il me confiait un panier pour déposer les œufs qu’il ramassait pendant que j’observais le coq se promenant fièrement parmi les poules brunes et blanches.  Je montais sur un petit mur pour admirer la campagne sauvage environnante et je respirais avec délices cet air chargé de senteurs piquantes et âcres dégagées par les étables.  Je me hâtais ensuite de revenir vers la maison, guidée par l'odeur alléchante du repas que notre tante nous préparait et les bruits caractéristiques de la vaisselle et des couverts qu’elle posait sur la table.

Alors que le repas mijotait encore, notre tante reprenait son tricot auquel elle jetait parfois un regard par-dessus ses verres tout en évoquant avec maman des souvenirs que j'écoutais d'une oreille distraite, autant d’histoires fantastiques issues du passé dont je ne comprenais rien, fascinée par le vieux poêle cuisinière en faïence claire joliment décoré où rougeoyait le charbon que ma tante réalimentait à intervalles réguliers.

Rien pour moi n'a jamais égalé l'atmosphère de cette petite maison rustique dont l'étage nous avait toujours été interdit et dont je supposais qu’il était rempli de secrets merveilleux.

Une fois l'an, nous entrions dans la salle à manger aménagée pour accueillir les visiteurs du premier janvier. Nous faisions la bise à une quantité infinie de personnes que nous ne connaissions pas, des messieurs au visage fripé et piquant, des dames au large sourire et aux bras aimants.  Eux nous reconnaissaient, s'extasiaient sur notre bonne mine, disant que nous avions grandi en nous détaillant de façon indiscrète qui me mettait mal à l’aise.

Nos yeux faisaient sans fin le tour de la pièce que nous redécouvrions à chaque fois. Nous admirions les murs recouverts de boiseries cirées, les solides meubles en bois, la fine porcelaine inaccessible derrière les vitrines, les portraits peints des ancêtres dans leurs cadres aux dorures usées, les photos jaunies posées un peu partout dans des encadrements aux circonvolutions compliquées dont certains étaient ornés d'une rose séchée ou d'un ruban noir.

Nous attendions, sagement assises sur des chaises dures d'un autre âge, la tasse de chocolat chaud et la galette qu'on voulait bien déposer devant nous, après que nous ayons poliment refusé le hareng mariné et le verre de cidre tiède.

Nous retrouvions nos petites cousines avec beaucoup de plaisir, être là nous rendait heureuses tant tout sortait de l'ordinaire et nous coupait de nos habitudes.  Nous dessinions des marelles sur les dalles devant la maison, nous jouions à l’élastique, à chat perché, à cachette-caché, des jeux simples et purs de petites filles qui nous suffisaient amplement à passer des journées inoubliables au grand air.

Après un savoureux goûter, j'attendais avec appréhension la sonnerie bruyante de l'horloge qui marquerait l'heure du départ.  J’aurais voulu que ces journées n’aient pas de fin.  Parfois, pour retarder ce départ, je me cachais derrière la porte ou dans le couloir, ou alors je partais me cacher dans le jardin où j'admirais une dernière fois la girouette fabriquée par notre oncle, dont le bonhomme infatigable faisait tourner sans fin un câble imaginaire pour remplir son seau désespérément vide et je laissais maman m’appeler plusieurs fois avant de crier « j’arrive ! » et de courir vers elle.

Nous repartions le ventre plein pour une longue marche, la tête remplie d’images magiques et les yeux baignés de cette lumière émerveillée que procure la joie de vivre.

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