Chapitre 5

Rien n'arrête le destin!

"Papa n'était pas là, j'ai laissé un message, grand-mère!".  "C'est bien mon petit chou!".  Malgré ce qu'elle en disait à son fils, Renée adorait David et lui trouvait toutes les excuses.  La première étant bien sûr, qu'il avait été dur pour un petit garçon de cinq ans de perdre sa maman, comme ça, injustement, sans raison.  Le maître de religion avait essayé de lui expliquer que Dieu avait besoin d'elle près de lui, parce qu'elle avait l'âme très pure.  Pendant tout un temps, David avait refusé de mettre encore un pied dans une église et de suivre le cours de catéchisme.  Ensuite, il avait réfléchi, et il avait décidé d'aider Dieu dans son entreprise de ramener à lui ses créatures à l'âme la plus pure.  Il avait décidé, de façon aléatoire, que les jolis poissons de l'étang étaient de ceux-là et il se concentrait à chaque fois pour atteindre son but.  Dans le fond du jardin, sous un noisetier, il avait aménagé un petit cimetière.  Trois croix déjà, y étaient plantées, sur lesquelles il avait gravé les prénoms qu'il avait attribués lui-même à ses petites victimes.  Dans son cœur d'enfant, il supposait qu'en réunissant suffisamment d'âmes pures, là où sa maman avait l'habitude de venir rêver le dimanche après-midi, Dieu s'en montrerait satisfait et libèrerait la sienne.  Elle pourrait alors revenir sur terre pour s'occuper de lui.

Il retrouverait ses yeux, son sourire, ses caresses et sa voix si douce.  Lorsque son papa avait décidé de se débarrasser de l'album de photos renfermant tant de souvenirs, "pour ne pas laisser le passé assombrir le futur", avait-il dit, David était allé le rechercher dans la grande poubelle, en pleine nuit.  Il avait eu peur, mais il avait osé!  Chez papa, il y avait aussi un étang, plus petit, plus carré, moins bien décoré.  Sa maman à lui, avait voulu le construire de ses propres mains pour faire plaisir à son époux, une sorte de petite rivalité avec sa belle-mère.  Elle n'avait pas eu le temps de le terminer.  Il n'y avait pas de poissons, seulement quelques plantes et un filet en chanvre comme début de décoration, ainsi quelques pierres de lave.  L'eau devenait de plus en plus verte et des crapauds y avaient élu domicile.  L'étang de grand-mère était bien plus intéressant!  Quand ses grands-parents l'avaient surpris à essayer de pécher un poisson, il y avait de cela un peu plus d'un mois, il avait été sérieusement puni: il avait été privé de la manette de sa console de jeux deux week-ends de suite!  Depuis, il attendait que la maison soit complètement silencieuse.  Il se levait doucement et allait jusqu'à la porte de la chambre à coucher de ses grands-parents.  En collant son œil à la serrure, il vérifiait que ceux-ci dormaient paisiblement.  Alors, il retournait dans sa chambre dont il ouvrait délicatement la fenêtre.  Pieds nus, quelle que soit la saison, il enjambait la fenêtre, s'accrochait au bel érable rouge, passait de branche en branche pour se rapprocher du sol, et atterrissait deux mètres plus bas sur la pelouse, verte et douce en été, couverte de feuilles multicolores en automne, blanche en hiver, courte et humide au printemps.

La toute première fois, il avait sauté de plus haut et s'était légèrement tordu la cheville.  Il avait eu toutes les peines du monde pour regagner sa chambre et avait très mal dormi, ce fut une tentative perdue pour sa quête mystique.  Le lendemain matin, il avait dû feindre de glisser dans l'escalier pour justifier son claudiquement, et s'était ouvert le coude en prime.  Résultat: 6 semaines d'immobilisation pour sa cheville foulée dans des bandages de soutien désagréablement serrants.

Maintenant, il était plus réfléchi.  Cette fois encore, il décida de tenter sa chance d'augmenter son quota d'âmes à échanger.  Après l'attente habituelle, il ouvrit la fenêtre, réussit à descendre sans encombres et se dirigea vers l'étang.  La lune était presque pleine et se détachait, pâle et magnifique, du ciel d'un bleu indigo où chaque étoile brillait fièrement, semblant vouloir attirer le regard de David.  Et en effet, il était captivé par la beauté de ce spectacle grandiose d'un ciel de décembre voulant prendre des airs de ciel d'été, et il marchait le nez en l'air.  Il sentit son pied glisser sur la rive et sut au même moment qu'il ne pourrait se retenir à rien.  En un éclair, il regretta de ne pas avoir voulu écouter le professeur de natation qui essayait de lui apprendre à flotter, à faire la planche, à bloquer sa respiration, à ne pas paniquer lorsqu'on tombe à l'eau de façon inattendue.  Il revit sa maman, le jour où il avait fallu vider l'étang de son contenu, afin de remplacer la bâche qui se faisait vieille.  Elle avait accepté d'aider en cela ses beaux parents qui ne pouvaient plus assumer des travaux aussi lourds.  Elle les avait appelés du plus profond du trou béant, bien sûr, elle n'était pas grande, mais elle y disparaissait complètement!  David hurla quand il sentit que l'eau lui arrivait au menton, il retint sa respiration, se pinça le nez et ferma les yeux en serrant les paupières.

Simon sursauta dans son lit.  Il avait fait un cauchemar?  Même pas!  Il avait cru entendre un cri suraigu qui lui avait transpercé le cerveau.  Il se leva et alla à la fenêtre.  Rien, la nuit était calme.  Simon se sentait nerveux malgré tout et vaguement inquiet.  Dans la cuisine, il se servit un verre de lait glacé et ouvrit son paquet de cigarettes.  Il avait juste allumé la deuxième quand la sonnerie du téléphone retentit.  "Allô, Simon? C'est maman! Surtout, ne t'affole pas! Nous sommes à la clinique.  David est tombé dans l'étang.  Il est en hypothermie.  Les médecins nous ont dit de ne pas nous inquiéter".  Elle avait tout dit d'un seul souffle, de peur qu'il ne l'interrompe et qu'elle ne se mette à pleurer.  "J'arrive", dit-il la gorge serrée et il raccrocha.  Il y avait une heure de trajet pendant laquelle il regretta mille fois de ne pas avoir voulu acheter de téléphone portable, ce qui lui aurait permis de prendre des nouvelles plus vite.

Il entra par les urgences et devant son air affolé et inquiet, l'infirmier de garde comprit immédiatement qui il était, d'autant plus qu'il n'y avait pas beaucoup d'urgences encore cette nuit.  Il le conduisit vers la petite salle d'attente où ses parents attendaient, serrés l'un contre l'autre, son père caressant doucement les cheveux blancs de sa mère en lui murmurant des paroles rassurantes.  En le voyant, Renée se leva et Simon la prit dans ses bras.  C'est seulement à cet instant qu'elle s'autorisa à fondre en larmes.  Par-dessus son épaule, Simon vit les yeux rouges de larmes contenues de son père et lui tendit la main.  Sa mère essuya honteusement ses larmes et se moucha bruyamment.  Aucun son ne pouvait sortir de leurs gorges, aucune parole d'ailleurs n'aurait pu exprimer l'angoisse qu'ils ressentaient tous les trois.  L'attente cruelle continua.  Au bout de deux heures qui leur semblèrent une éternité, un infirmier vint les avertir que le médecin désirait leur parler.  "Vous pouvez aller le voir, mais ne faites pas trop de bruit, il vient de reprendre connaissance.  Sa température n'est pas encore remontée suffisamment.  Nous allons devoir le garder en observation au-moins 48 heures, ensuite, nous procèderons aux examens d'usage".  Simon articula: "Il est sauvé?".  "Doucement", dit le médecin.  Simon avait hurlé, sans s'en rendre compte, d'une voix rauque et dure.  "Excusez-moi!", dit-il.  Le médecin, compréhensif le rassura en lui disant qu'il avait lui aussi des enfants.  "Il nous est impossible de nous prononcer.  Le mieux que vous ayez à faire, c'est de rentrer chez vous".  "Non, je reste", décida Simon.

Puis s'adressant à ses parents: "rentrez à la maison, je vous téléphone dès qu'il y a du nouveau".  Il appela un taxi pour eux, puisqu'ils étaient venus avec l'ambulance.  Son père n'avait toujours pas prononcé un mot quand il monta dans le taxi, sa maman lui lança un regard douloureux.  Simon les regarda s'éloigner.  Un profond soupir s'échappa de sa poitrine.  Il sentit un vertige l'envahir et se mit à la recherche d'un distributeur de café.

Marielle se réveilla en pleine forme, très tôt, comme à son habitude.  Elle aimait, le matin, à tourner un peu en rond, regarder le journal télévisé de la nuit qui passait en boucle.  Elle se préparait un percolateur de café qu'elle savourait en fumant quelques cigarettes avant de faire sa toilette et de s'habiller pour se rendre au travail.  Sa voiture, bien qu'assez vieille était toujours fiable et elle pouvait se permettre de partir à la dernière minute.  Il lui fallait à peu près 45 minutes pour se rendre à la clinique où elle prenait son service à huit heures.  Pendant le trajet, malgré la neige, elle laissa ses pensées retourner au week-end extraordinaire qu'elle venait de vivre.  "Trop beau pour durer", se dit-elle, "peut-être juste quelques semaines de bonheur à prendre et à garder soigneusement à l'abri dans ma mémoire".  Bien sûr, il ne faudrait pas qu'Anne et Antoine s'attachent trop à Simon.  Elle ne voulait pas que ses enfants souffrent d'une nouvelle séparation.  Elle arriva encore plongée dans ses pensées dans le vestiaire réservé aux infirmières et commença à se changer.

"Regarde-toi bien dans ce miroir", murmura-t-elle pour elle-même, "comment veux-tu qu'un homme aime ça!".  Elle se considéra sans complaisance de la tête aux pieds et ne vit en elle aucune grâce, aucune étincelle qui puisse se faire poser sur elle le regard séduit d'un homme.  Elle soupira et boutonna sa blouse blanche.

Marielle avait la chance, trouvait-elle, de travailler en pédiatrie.  Elle aimait être entourée d'enfants et les entourer de soins attentifs.  Elle prit connaissance des nouvelles admissions et se mit à préparer les petits plateaux individuels pour les soins.  Dès qu'elle commença à travailler, elle oublia tous ses problèmes comme toujours et elle se concentra sur les listes posées devant elle.

Simon avait fini par s'endormir dans le fauteuil inconfortable qu'il avait poussé près du lit de son fils.  Il avait tenu la main de son petit garçon, ému, impressionné par le goutte à goutte, par le tintement régulier du monitoring, le teint pâle de David et sa respiration à peine audible.  Il s'était entendu prier à mi-voix, que Dieu ne le lui enlève pas.  Petit à petit la fatigue due au choc avait pris le dessus et les lumières tamisées de la chambre soulignaient sur son visage endormi les sentiments contradictoires qui se bousculaient en lui.

Marielle poussa doucement la porte de la chambre 8.  Elle devait vérifier le bon fonctionnement des appareils, prendre le pouls et la température du petit garçon admis cette nuit.  Elle eut un mouvement de surprise en apercevant Simon assoupi à côté du lit.  Simon ouvrit les yeux qu'il posa immédiatement sur son fils.  "Bonjour", dit-il distraitement en entrevoyant la silhouette blanche qui s'approchait lentement.  "Bonjour, monsieur", souffla-t-elle, du ton qu'elle prenait toujours en présence d'un blessé ou d'un grand malade.  Marielle vérifia les raccordements, inscrivit le pouls et la température du jeune patient sur son carnet.  Simon avait vaguement suivi tous ses gestes, manifestement encore à moitié engourdi, luttant contre la fatigue et guettant le moindre signe d'amélioration sur le joli visage de David.  Il regarda s'éloigner l'infirmière avec la sensation de la connaître.  Elle avait à peine refermé la porte que David remua légèrement les paupières.  Simon sentit la petite main qu'il tenait dans la sienne exercer une légère pression et instantanément, Simon tendit la main vers la sonnette d'appel.

Marielle s'appuya quelques secondes contre la porte.  "Il m'a déjà oubliée ou alors, je compte si peu qu'il ne se souvient pas de moi ou qu'il a honte de me reconnaître".  Elle s'enfuit, les yeux pleins de larmes et alla se réfugier dans le vestiaire heureusement désert à ce moment-là.  C'est là que sa collègue, Sabrina la trouva une heure plus tard, recroquevillée dans un coin de la pièce, les yeux humides et hagards.  La sentant incapable de continuer son service, et puisque aussi bien Sabrina avait dû parer seule au plus pressé lorsqu'elle avait constaté l'absence de Marielle en arrivant, elle l'aida à se relever et lui conseilla de rentrer chez elle.  Sabrina frissonna.  Trois ans plus tôt, c'est là qu'elle avait trouvé son amie complètement avachie, bourrée de calmants dont les plaquettes vides jonchaient le sol.  Elle avait dû être admise dans l'aile psychiatrique où elle était restée six mois.  Une semaine après sa sortie, son mari avait demandé le divorce et obtenu la garde de leurs enfants.  Marielle partit sans un mot mais d'un pas ferme et assuré, ce qui soulagea son amie.

Rentrée dans son appartement, jamais elle ne se souviendrait comment elle avait pu rouler jusque là, Marielle hésita entre le tiroir rempli de médicaments et le buffet où elle avait caché une bouteille de porto.  Elle opta pour cette dernière, s'installa, les cigarettes à portée de main.  Automatiquement, elle avait ouvert son journal intime et avait commencé à écrire, sans réfléchir, tout ce qui lui passait par la tête.  Il était plus qu'un ensemble de feuilles de papier, c'était le seul qui acceptait tout ce qu'elle avait à dire sans essayer de la contredire ou de la raisonner.  Le seul à qui elle pouvait tout confier et qui ne lui ferait jamais aucun reproche.

A l'appel de la chambre 8, se rendant compte que Marielle était introuvable, Sabrina s'était précipitée tout en bipant le médecin de garde.  Rassurée, elle avait vu en se penchant sur le petit visage rose aux traits tirés, que l'enfant reprenait connaissance.  Devant la porte, elle avait trouvé le carnet de soins et le bic de Marielle, qu'elle avait empochés en se disant qu'elle résoudrait ce mystère plus tard.

Simon avait recouvré ses esprits quelques instants, suffisamment pour comprendre que le médecin, arrivé entre-temps, lui disait que David était tiré d'affaire.  Il téléphona à ses parents pour les rassurer et se coucha dans le lit d'hôpital inconfortable qui avait été placé pour lui dans la chambre de son fils.  Il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était responsable de ce qui était arrivé.  "Les plateaux de la balance sont ainsi en équilibre", pensa-t-il.   "Il faut payer très cher chaque instant de bonheur!"  Il s'endormit très vite, tout son être réclamant une pause bienfaitrice.

Le lendemain matin, lorsque Simon se réveilla, il eut droit à un copieux petit déjeuner accompagné du sourire maternel de l'infirmière.  Petite et un peu ronde, elle n'arrêtait pas de parler en tournant dans la chambre pour y mettre de l'ordre.  Elle lui expliqua qu'elle faisait des heures supplémentaires, que d'habitude, elle travaillait en chirurgie, que cela la changeait d'être à l'étage des enfants, que David était un très mignon petit garçon, qu'on l'avait emmené pour des examens, qu'il avait eu l'air en pleine forme, qu'il pourrait sûrement sortir très vite, elle parla de ses propres enfants, de son mari, de ses collègues.  Elle racontait tout sur le même ton, sans accorder plus d'importance à l'une ou à l'autre chose.  Finalement, Simon n'écoutait presque plus, il acquiesçait de la tête, disait poliment "oui, bien sûr" ou "non, sans doute", en essayant de trouver le ton juste et d'avoir l'air intéressé pour ne pas la froisser.  Elle sortit en continuant à parler, comme si le couloir aussi était peuplé d'interlocuteurs attentifs.  Simon respira en retrouvant un peu de calme et se laissa aller en arrière contre les coussins blancs sentant légèrement le désinfectant, que l'infirmière avait redressés.  Il se rendormit légèrement, préoccupé tout de même, il ne serait rassuré que quand il verrait David revenir, qu'il pourrait lui parler, l'entendre respirer.  Il émergea en entendant s'ouvrir la porte, c'était deux dames en blouse verte, l'une s'affaira à passer rapidement un balai et l'autre s'occupa de la petite salle de bain.  Une odeur âcre de désinfectant lui chatouilla les narines.  Il referma les yeux, percevant de loin, les paroles banales qu'échangeaient les nettoyeuses tout en s'activant avant le retour du petit blessé.  Quand elles eurent fini, elles jetèrent un regard à la ronde pour être sûres de n'avoir rien oublié et refermèrent doucement la porte.  Simon somnola à nouveau et fut définitivement réveillé par le cliquetis des roulettes du lit qu'on ramenait dans la chambre.  "Papa?"  David avait vu son père et l'appelait faiblement.  Celui-ci se leva et alla vers lui.  Lui collant un solide baiser sur le front, il sentit ses yeux s'embuer et les frotta discrètement afin d'offrir à son fiston un visage serein.

Anne et Antoine n'allaient pas à la même école, leur papa en avait décidé ainsi.  Une décision qu'ils avaient eu du mal à accepter et qu'ils avaient prise comme une punition.  Néanmoins, ils faisaient ensemble le trajet en train.  Bien que tout cela ait toujours été flou dans leur esprit, ils faisaient un parallèle obligé avec la séparation de leurs parents et se sentaient vaguement coupables.

Rarement, ils abordaient ce sujet entre eux et dans ces moments-là, si un étranger venait à les entendre parler, il devait croire que ces petits bouts de dix ans se racontaient le film de série b qu'ils avaient vu la veille malgré l'interdiction de leurs parents.  Quoi de plus normal de nos jours?  D'autant plus qu'ils s'appliquaient à parler d'eux-mêmes à la troisième personne et, à dire "la mère" et "le père" pour désigner leurs propres parents.

Cette fois, dans le wagon bondé de deuxième classe où ils avaient pu se faufiler, ils n'eurent pas l'occasion d'échanger la moindre parole.  Sur le quai et pour sortir de la gare, ils durent comme à l'habitude jouer des coudes, éviter les hommes d'affaires pressés qui les bousculaient sans se retourner, tout en serrant contre eux leur sac d'école.

Anne devait continuer à pieds, Antoine avait un bus à prendre pour atteindre la ville voisine.  Pris d'une impulsion subite, il tira sa sœur vers la sortie opposée à celle devant laquelle son bus attendait et il la força à le suivre dans le souterrain menant de l'autre côté des rails.  Sans un mot, ils se dirigèrent vers le petit parc communal, désert à cette heure matinale, où les seuls signes de vie étaient le bruissement des ailes des moineaux en quête de nourriture et les miaulements des chats errants dans la neige froide.  Ils s'assirent sur un petit banc à peu près sec, à l'abri des regards, sous des marronniers dénudés.  Ils ne prirent pas garde à l'humidité et restèrent de longues minutes à fixer en silence le bout de leurs bottines.

Antoine prit la parole.  Sa voix légèrement suraiguë était chargée d'émotion.  "Nan", dit-il, "nous allons partir, je sais que tu penses comme moi.  Je ne veux plus rester chez Odette, je veux vivre avec maman et le gentil monsieur de dimanche".  Anne le dévisagea, hésitante.  "Tu crois que papa nous laissera partir?"  "Nous ne lui demanderons rien, nous ne rentrerons pas chez eux, c'est tout, je sais comment aller chez maman par les petites routes, j'ai pris les sous de ma tirelire pour nous acheter à manger.""On ne prendra pas nos affaires?  Je dois laisser mes poupées?  Erwin et Thibault vont les casser!  Je ne peux pas aller prendre mes livres?"  Antoine répondit catégorique: "Nous ne remettrons plus les pieds dans cette maison-là, regarde, j'ai pris la carte dans la voiture de papa!"  Anne ouvrit de grands yeux effrayés.  "J'ai tracé le chemin en rouge.  Viens, on y va!"  Il se leva et prit sa sœur par la main.  D'un pas très sûr, il prit la direction de la ville inscrite sur les poteaux indicateurs.  Au bout d'une demi-heure, Anne était déjà épuisée.  Elle pensait à ses copines de l'école, à mademoiselle Nicole qui devait se demander si elle était malade.  Mademoiselle Nicole était presque aussi gentille que maman, mais moins jolie, se disait Anne.  Parfois le lundi, elle apportait des petits gâteaux qu'elle avait confectionnés chez elle le dimanche après-midi.  Mademoiselle Nicole vivait seule, avec trois beaux chats dont elle leur avait montré les photos en couleur.  Puis un jour, elle les avait amenés à l'école pour une leçon de choses sur les félins domestiques.  Anne aurait voulu en garder un.  Un petit animal tout en fourrure et en douceur à serrer contre son cœur, qui se glisserait près d'elle pour la nuit, qui guetterait la main de sa petite maîtresse pour en recevoir des caresses, un petit ami dont la langue râpeuse soignerait les petites écorchures aux mains et aux jambes après avoir grimpé dans les arbres à la recherche des nids d'oiseaux.  Papa avait dit "non, pas d'animal ici!", ou plutôt, il avait hurlé.  Trois jours plus tard, Erwin avait ramené un chaton roux qu'il avait soi-disant trouvé dans la rue voisine.  Yvan avait tiré une drôle de tête, mais il n'avait rien osé dire.  Le pauvre petit être avait vite regretté d'avoir été adopté par les deux frères.  Leur plus grand plaisir avait été de s'en servir comme ballon, ils le lançaient contre les rideaux auxquels il s'accrochait, il glissait en les déchirant de ses petites griffes.  Odette avait bien vite réparé les dégâts en les remplaçant par de beaux rideaux neufs.  A Yvan, elle avait expliqué qu'elle avait eu envie de changer un peu la décoration.  Yvan n'avait pas été dupe, il avait retourné le sac poubelle pour trouver la preuve de ce qu'il supposait.  Le lendemain, Yvan prétendit qu'il avait retrouvé l'animal écrasé devant la maison, mais personne n'avait été dupe, car Odette l'avait vu sortir, la poche droite de sa veste gonflée de façon reconnaissable, pour aller enterrer le petit chat auquel on n'avait même pas eu le temps de trouver un nom.  Anne entendait encore claquer le coup de magnum de son père résonnant tragiquement dans le calme bleuté du soir tombant.

Anne se laissa tomber dans l'herbe humide et glacée sur le côté de la route.  Ils étaient sortis de la petite ville ferroviaire, les maisons s'espaçaient de plus en plus.  Par-ci, par-là, une plaque blanche de neige luisante semblait attendre de nouveaux flocons.  Pour l'heure, un faible soleil d'hiver tentait de réchauffer le frère et la sœur qui commençaient à douter de la réussite de leur entreprise.  Anne sanglota doucement et renifla.  Antoine lui tendit un mouchoir.  "C'est encore loin?", hoqueta-t-elle.  Il lui expliqua qu'il ne savait pas très bien, qu'elle devait être courageuse, qu'il était impossible de revenir en arrière.  De la poche de côté de son cartable, il sortit deux barres de chocolat et deux petits cartons de lait munis d'une paille.  Après avoir mangé et bu, il attira sa sœur vers lui et lui déposa un bisou d'encouragement sur la joue, il essuya délicatement ses larmes et se mit à fredonner la berceuse que Marielle leur chantait chaque soir avant de quitter leur chambre en silence, les croyant endormis, à l'époque bénie où ils vivaient encore tous les quatre dans leur petite maison à eux, où ils avaient grandi.  Ils se remirent en route.  Autour d'eux s'étira bientôt à perte de vue un paysage fait de champs, de prés et de bosquets.  La neige se mit à tomber, d'abord en de légers flocons gracieux, puis de plus en plus drue.  Le vent se mit de la partie, le ciel s'était assombri, pourtant en regardant sa montre, Antoine vit qu'il n'était qu'une heure de l'après-midi.  Avisant un abri pour les vaches dans un pré, il décida qu'ils iraient s'y reposer un peu.  Le toit fait de rondins inégaux laissait filtrer quelques flocons.  De son cartable dont il avait la veille au soir retiré ses cahiers et ses livres d'école, Antoine sortit un petit plaid écossais dont il enveloppa sa sœur.  Il la prit sur ses genoux en l'entourant de ses bras qu'il voulait protecteurs.  C'est ainsi, enlacés, qu'ils s'endormirent, la tête vide et le cœur lourd.

L'aube avait trouvé Marielle assoupie, recroquevillée sur le tapis.  Le crayon serré dans la main droite s'était interrompu net au milieu d'un mot, dont la dernière lettre descendait en un trait courbe et inégal vers le bas de la feuille.  La mine s'était brisée en quittant le cahier pour rencontrer le plateau en bois que Marielle utilisait pour avoir tout sous la main lorsqu'elle écrivait: la gomme, le taille-crayon et les crayons de réserve.  Le porto avait eu l'effet escompté.  En ouvrant les yeux, Marielle vit le verre renversé et l'auréole rosâtre qui s'était incrustée autour de lui.  La bouteille était vide, le cendrier était plein.  Marielle voulut se relever, la tête lui tournait et elle sentit une nausée remonter insidieusement vers ses lèvres.  Elle referma les yeux et attendit que cela passe.  Elle parvint à se traîner jusqu'à la salle de bain.  Au prix de gros efforts, en s'agrippant à l'évier, elle put se mettre debout.  Jamais encore le miroir ne lui avait paru aussi ingrat.   "Moi qui te fais briller tous les jours!  Tu pourrais au-moins maquiller un peu mon image! Méchant bonhomme!", dit-elle à celui-ci.  "Tu es qui toi?", jeta-t-elle à son propre reflet, "tu n'as pas honte d'être aussi laide?"  Elle s'aspergea le visage d'eau froide, se laissa glisser sur le sol et se rendormit aussitôt, repliée sur elle-même, plongeant dans un sommeil agité, peuplé de monstres effrayants et bizarres aux visages néanmoins familiers, dont le seul but était de lui ôter la vie en lui arrachant le cœur.

Simon avait laissé David entre de bonnes mains.  Sa joie avait été sans bornes quand son petit avait repris ses esprits.  Il lui avait très rapidement dit qu'il l'aimait, qu'il serait toujours là.  David s'était rendormi paisiblement sous l'effet des calmants.  Il devrait rester à l'hôpital encore quelques jours, le médecin voulait procéder à quelques examens de routine, disait-il, parce que David lui semblait un peu maigre.  En chemin, Simon avait eu envie de revoir Marielle, mais tout d'abord, il lui fallait prévenir ses collègues des raisons de son absence.  On devait s'inquiéter là-bas, surtout si Dominique avait essayé de le joindre chez lui.  Dominique était une jolie jeune femme un peu dingue qui ne ratait jamais une occasion de faire un bon mot.  Toujours pétillante de vie, habillée un peu n'importe comment, ses courts cheveux en bataille changeaient de couleur toutes les semaines.  Cependant, elle dégageait un certain charme naturel qui estompait tout cela.  Un court laps de temps, il s'était senti attiré.  D'ailleurs, il était clair qu'elle s'intéressait à lui.  Lorsqu'elle avait eu vent de son histoire avec Valérie, elle lui avait mené la vie dure, air de rien, toujours sans avoir l'air de la cibler.  Cela avait déplu à Simon, le charme s'était rompu.  Il avait décelé chez Dominique un penchant à la jalousie excessive dont il ne pourrait jamais s'accommoder.  Il eut peur en composant le numéro qu'elle ne décroche le téléphone, ce qui arriva, évidemment.  Elle voulut tout savoir, manifesta son inquiétude un peu trop clairement, demanda si elle pouvait rendre visite à David, ce qu'elle pourrait lui apporter.

Simon répondit poliment, dit que David était trop faible pour les visites et qu'il serait au bureau dès jeudi.  Après avoir raccroché, il lui sembla qu'il pouvait l'entendre passer de bureau en bureau pour raconter toute l'histoire dont elle avait eu la primeur, en rassurant tout le monde, tout en brodant un peu, assurant qu'il avait voulu se confier à elle et qu'elle s'occupait de tout. Et effectivement, Dominique décida de faire une collecte pour offrir un cadeau au petit convalescent qu'elle n'avait pourtant encore jamais rencontré.  Simon composa ensuite le numéro de Marielle.

Marielle s'était réveillée transie de froid, se demandant ce qu'elle faisait, là, sur la carpette de la salle de bain.  Elle s'empressa d'enfiler son chaud peignoir bleu en tissu éponge.  Elle se sentit la bouche pâteuse et de légers vertiges l'obligèrent à s'agripper aux murs et aux meubles pour atteindre l'évier de la cuisine.  Elle mit le percolateur en route et chercha ses cigarettes.  Après trois tasses de café et le double de cigarettes, elle se trouva ragaillardie et repassa le film des derniers jours dans sa tête.  La sonnerie du téléphone retentit.  En soulevant le récepteur, elle jeta machinalement les yeux sur la pendule dorée, posée sur le buffet et vit qu'il était près de quatre heures.  "De l'après-midi", ajouta-t-elle mentalement en voyant qu'à l'extérieur, il faisait jour et que la neige tombait à gros flocons.

En entendant une voix morne et épaisse émettre un "allô!" aux accents hostiles, Simon crut qu'il s'était trompé.  "Marielle?"  "Oui, j'écoute!"  "Je voudrais venir te voir, tu ne dois pas partir?"  "Pour aller où?", répondit-elle sèchement, "oui, viens si tu n'as rien de mieux à faire!"  Elle remit brutalement le combiné en place.  Sans le réaliser, ils étaient passés au tutoiement comme s'ils se connaissaient depuis très longtemps.  Marielle resta comme elle était depuis le lundi matin.  Elle savait qu'elle n'était pas fraîche, ni coiffée, ni maquillée.  Ses vêtements froissés montraient des traces de porto et dégageaient une odeur désagréable de sueur.  Elle se sentit sale: "Il n'a qu'à me voir comme je suis, il s'enfuira à toutes jambes et je serai débarrassée!"  Tandis qu'elle se disait cela à mi-voix, deux grosses larmes coulèrent sur ses joues, entraînant avec elles un peu de rimmel séché.  Elle se frotta les joues, s'assit au milieu du salon, prit ses genoux dans ses bras et commença à se balancer d'avant en arrière en fredonnant doucement la berceuse qu'elle chantait jadis aux jumeaux, chaque soir, pour les endormir avant de redescendre pour s'occuper des paperasses d'Yvan.  De douloureux souvenirs lui revenaient.  Yvan l'insultant grossièrement, les gifles qu'il lui assénait quand il avait trop bu, ses hurlements quand le repas ne lui plaisait pas.  Combien de fois n'était-elle pas allée se terrer dans un coin de la maison, parfois dans la cave, avec ses bébés, de peur qu'il ne s'en prenne à eux?  Malgré tout cela, parce que c'était elle qui avait "craqué", un bon juge avait décidé qu'ils seraient en danger avec elle, que leur père lui, n'était pas instable, qu'il avait un meilleur revenu pour leur assurer une existence décente.

Elle n'avait rien pu prouver des tortures mentales et physiques qu'elle avait subies.  Elle n'avait pas pu se défendre face au rapport de l'hôpital, où elle avait pourtant repris sa place après sa convalescence pour continuer à s'occuper des enfants malades qu'on lui confiait volontiers parce qu'elle avait un don inné pour créer avec eux des liens de tendresse.

Simon n'avait pas eu besoin de sonner, il poussa la porte que Marielle avait laissée entrebâillée.  Il la vit, perdue sur le beau tapis en laine écrue et fut attendri malgré son apparence effrayante.  Au passage, il nota le désordre, la tache rouge et l'odeur lourde de cigarettes froides.  Il s'agenouilla près d'elle et murmura son prénom doucement.  Puis, lui prenant délicatement le menton, il déposa un chaste baiser sur son front.  "Je vais faire un brin de toilette", dit-elle, honteuse, revenant à la réalité.  Elle se dirigea en titubant vers la salle de bain, Simon la suivit du regard et soupira.  Un doute l'assaillit.  Puis, il entendit l'eau couler et couvrant ce bruit régulier, la voix douce de Marielle entonna une chanson lente et triste.

Pour passer le temps, Simon chercha un livre intéressant sur les rayonnages de la bibliothèque en bois.  Il avisa une couverture en cuir, manifestement artisanale, bordée d'un ruban en satin rouge.  Il ne vit pas de titre, et l'ouvrit au hasard.  L'écriture à l'ancienne, régulière, légèrement penchée vers la droite, avec de magnifiques majuscules avait été tracée, semblait-il, à l'aide d'une plume ballon, régulièrement trempée dans l'encre noire.  Il ne commença pas à la première page, tournant plusieurs pages ensemble, il s'arrêta sur un chapitre parce qu'il vit que des lettres y avaient été écrites en rouge.

Il se carra confortablement dans le fauteuil le plus proche de la fenêtre et lut:

Je cherche des réponses mais je ne sais même pas quelles questions poser.  Tout s'effiloche autour de moi, je rate ce que j'entreprends, mes amis se détournent.  Quelle est la voie divine?  Y-a-t-il des solutions pour celle qui empoisonne tout ce qu'elle regarde?  Je n'ai donc rien mérité, ni amour, ni bonheur, ni joie?  Même les mots ne viennent plus remplir mes phrases vides, ce que j'écris n'a plus de sens, mon cœur s'éteint de désespoir, il n'en peut plus d'être déçu.  Mes larmes sont taries, même le malheur ne me fait plus mal tant il est devenu une habitude.  Mon esprit s'égare dans des méandres nerveux qui ne réagissent plus aux coups du sort.  Quelle est cette insatiable vengeance qui s'acharne à me démolir chaque fois que je crois enfin être libérée des démons?  Une autre vie passée peut-elle expliquer l'incroyable injustice de celle-ci?  Quels sont les crimes qu'il me faut expier?  De quelle énorme cruauté dois-je rendre raison?  Attend-on de moi que je disparaisse pour respirer enfin?  J'ai eu le tort de croire que l'on pouvait m'aimer et j'ai entraîné avec moi les êtres innocents auxquels j'ai donné le jour, les plus chers à mon cœur.  Ma seule vraie joie, finalement!  Une joie payée très cher dans le regard qu'ils portent sur moi.  Dormir enfin et ne plus penser à rien!  Dormir longtemps et ne plus me réveiller en moi-même.

Etre une autre qui serait appréciée, estimée, aimée.  Une autre qui aurait le droit d'exister, de ne plus souffrir, d'être, tout simplement.

Suivaient quelques lignes dépourvues de sens, du moins à priori pour Simon:

"dunes et mer d'huile

où se noyer le plus facilement

courage ou lâcheté?

lassitude ou témérité?

sable ou eaux profondes propices au néant?"

Simon referma doucement le cahier.  Ses doutes grandissaient.  Il avait besoin de quelqu'un de solide pour le soutenir et ne se croyait pas prêt à devoir lui-même ramener quelqu'un à la vie.  Serait-ce une bonne chose pour David d'être élevé par une femme aux pensées aussi sombres?  Pourtant, ce dimanche avait été si chaleureux.  Pas un instant, il n'aurait pu supposer que Marielle était à ce point désespérée.  "Marielle", il se rendit compte que la simple évocation de ce prénom accélérait les battements de son cœur.  Devait-il lutter contre les sentiments qu'il sentait naître en lui ou devait-il s'abandonner à eux?  Allait-il peser le pour et le contre?  Fallait-il évaluer les risques de cette relation possible?

Marielle revint, souriante, habillée de pantalons noirs et d'un chemisier bariolé où le bordeaux prédominait.  L'éclat du tissu soyeux relevait la pâleur de son visage.  Malgré les lunettes aux montures bleu nuit qu'elle portait en permanence, il pouvait admirer ses yeux d'un bleu profond comme le ciel un soir de pleine lune en été, quand des milliers d'étoiles le parsèment d'autant de petits reflets d'or.  Des reflets d'or, il y en avait aussi dans le regard de Marielle lorsqu'elle mit ses yeux dans les siens.  "Je t'aime", lui dit-il impulsivement en essayant de prendre ses mains.  Marielle recula vivement d'un pas, comme à la vue d'un serpent à sonnettes et se détourna.  Il comprit qu'elle commençait à pleurer lorsqu'il vit ses épaules tressauter de plus en plus vite.  Il la prit par les épaules et la força à lui faire face.

Dès qu'il ouvrit les yeux, Antoine réalisa qu'ils avaient dormi trop longtemps.  Le ciel s'obscurcissait déjà, la neige tombait plus drue et était secouée de rafales de vent froid.  Le paysage était devenu à perte de vue, un tapis blanc uniforme sur lequel se détachaient les troncs noirs des arbres dénudés et les piquets noirs des clôtures.  Il avait froid et décida de réfléchir avant de réveiller Anne.  Papa avait dû être furieux de ne pas les voir à la sortie de la gare.  Il avait sûrement cru qu'ils avaient raté le train et avait attendu le suivant en s'énervant.  Comme d'habitude, il avait sans doute mis son auto-radio à fond et s'était promis de les "féliciter" comme il se doit pour le temps perdu alors qu'il aurait pu être déjà installé confortablement au chaud dans son fauteuil.  En train, le trajet vers la ville durait vingt minutes, auxquelles il fallait ajouter un quart d'heure de marche jusque la maison,  en voiture, le tout faisait tout au plus 7 minutes.  Néanmoins, Yvan avait proclamé qu'ils devaient apprendre à se débrouiller seuls et sa seule concession était d'aller les déposer et les reprendre à la petite gare du village.  Même Odette avait tenté de lui exposer les dangers que cela pouvait représenter pour des enfants aussi jeunes d'être livrés à eux-mêmes.  Papa avait décrété que les enfants auxquels il arrivait "des crasses" l'avaient probablement bien cherché.  "Aujourd'hui", se dit Antoine, "papa aura peur pour nous ... s'il nous aime un peu!"  A cette pensée, ses yeux se mouillèrent de larmes qui instantanément se figèrent sur ses joues glacées.  Devaient-ils rester là où risquer de reprendre la route?  Il secoua doucement Anne qui ouvrit les yeux aussitôt.  "J'ai rêvé de papa nous attendant devant la gare", souffla-t-elle, "il n'avait pas l'air de bonne humeur, si on retournait à la maison avant qu'il ne soit hors de lui?"  "Nous devons aller jusqu'au bout!"  La voix d'Antoine avait résonné haut et clair dans la campagne gelée.  Il s'en étonna lui-même.  "Mais d'abord, il nous faut boire et manger un peu".  De son cartable, qui aux yeux d'Anne ressemblait de plus en plus à la valise de Mary Poppins, il sortit son thermos dont il versa le lait déjà tiède dans le couvercle-gobelet.  Anne but très vite et dévora la barre de céréales que son frère lui avait donnée.  Ensuite, elle eut droit à une demi-banane à moitié congelée.  Rassasiés, ils plièrent soigneusement la couverture qu'Antoine rangea dans sa mallette.  "Ton cartable est aussi plein de surprises", dit-il en souriant.  Anne l'ouvrit immédiatement.

Au-dessus des victuailles qu'Antoine y avait entassées trônait la poupée de chiffon préférée de sa sœur, le dernier cadeau de maman.  Elle la serra contre sa joue et lui donna des bisous puis la remit soigneusement en place en se disant qu'elle avait un frère merveilleux.  Son regard plein de tendresse et d'émotion était le seul merci que celui-ci espérait.  Revigorés, ils se remirent en route, la main dans la main, lutant contre la tempête qui se faisait de plus en plus forte, respirant avec peine, les yeux mi-clos pour ne pas être aveuglés par la neige compacte formant un mur moelleux et hostile.

Yvan fulminait.  "Où sont ces sales gosses?   Quand ils rentreront, ils vont m'entendre!"  Rageusement, il enclencha la première et démarra sans se soucier des voyageurs progressant péniblement sur le côté de la route.  La neige n'arrangeait rien.  A moins de 80 km heure, il avait toujours l'impression de se traîner comme un escargot.  Odette entendit claquer la portière, puis la porte d'entrée.  Elle sut alors qu'il valait mieux se faire toute petite et laisser passer l'orage qu'elle pressentait.  De fait, elle n'eut pas besoin de poser la moindre question.  Yvan explosa dès qu'il fut entré dans la cuisine.  Dans sa fureur, personne ne trouvait grâce à ses yeux.  Elle comprit que les enfants n'étaient pas revenus de l'école en accolant des bribes de phrases entrecoupées de jurons et d'insultes.  Son état d'excitation lui faisait confondre le passé et le présent.  Odette réalisa qu'il avait dû vider quelques cannettes en attendant devant la gare.  Il l'appela Marielle, lui dit qu'elle avait engendré "des petits salopards" qui ne respectaient rien.  Dans la foulée, il alla soulever le couvercle fumant de la casserole où mijotait un cassoulet maison et fit mine de déglutir.  "Quelle merde nous as-tu encore préparée, connasse?"  Il n'eut pas le temps d'en dire plus.  Attirés par ses éclats de voix, Erwin et Thibault étaient descendus.  Derrière la porte de la cuisine, ils avaient écouté.  D'un bond, ils étaient entrés dans la pièce et Erwin, bien que plus jeune et plus frêle, avait pris les devants et avait lancé son poing droit de toutes ses forces vers la mâchoire d'Yvan.  Le regard fixe, chargé d'incompréhension, Yvan s'affala sur le carrelage.

Simon perdait la tête.  De sentir Marielle si fragile et si proche, il oublia tous les critères de choix, qu'il s'était imposés.  Après tout, lui-même était loin d'être parfait.  Physiquement, il n'avait rien d'un athlète, Marielle, elle, lui semblait magnifique, impossible de mettre un âge sur son joli visage et le reste n'était pas du tout désagréable à regarder, quoi qu'elle en pense elle-même, pour qui n'aimait pas les femmes trop maigres.  De toute façon, pour lui, l'aspect extérieur était secondaire.  L'important, c'était la bonté naturelle qu'elle dégageait, le désespoir profond qu'il avait découvert dans le passage du journal intime qu'il avait eu l'indélicatesse de lire.  "Je t'aime", répéta-t-il.  Ses mains glissèrent le long des bras de Marielle qui tremblait et se déposèrent sur ses hanches.  Marielle avait trop chaud tout à coup.  Il l'embrassa tendrement, avec passion, de plus en plus insistant.  Ses mains voyageaient maintenant au creux de son dos, remontaient vers ses épaules et redescendaient encore.  Marielle le repoussa gentiment.  "Pas trop vite, s'il te plaît!"  J'ai trop peur de me tromper, je ne crois pas que je te mérite, tu ne sais rien de moi".  "Je n'ai pas besoin de savoir, ce que je devine me suffit amplement" lui souffla-t-il au creux de l'oreille.  Elle se dégagea doucement mais fermement, Simon n'insista pas plus longtemps.

"Je vais nous faire du café", dit-elle gaiement, "tu n'as pas faim?"  Simon hocha la tête: "je te répondrai oui à tout", dit-il doucement, "je vais t'aider".  Ils commencèrent à préparer un petit repas froid avec tout ce qui restait au frigo et dans les armoires à provisions.  Tout en mélangeant la salade aux restes de blancs de poulet, Simon lui raconta ce qui était arrivé à David.  Marielle l'écouta sans dire un mot.  Quand il eut terminé, elle lui demanda: "je ne t'ai pas dit que je suis infirmière et que je travaille à la clinique Ste Alix?"  Il la regarda étonné.  "Dans le service de pédiatrie!"  Simon eut la vision fugace d'une silhouette blanche s'affairant avec délicatesse autour de son fils.  "Tu ne m'avais pas reconnue?"  Simon avoua qu'il n'avait pas fait attention à la personne mais plutôt à ses actes et que seul son petit David le préoccupait pendant ces heures d'angoisse.  "Je comprends", répondit-elle.  Intérieurement, elle s'en voulut de sa réaction idiote.  "Je devrais réfléchir avant de m'imaginer n'importe quoi.  Je suis une incorrigible imbécile.  Je fous tout en l'air."  A son tour, elle lui parla de Jacques dont elle n'avait plus de nouvelles depuis si longtemps.  "Je suis peut-être grand-mère", dit-elle morose, "et je n'en sais rien".  "Une exquise grand-mère!", dit-il.  Ils s'étaient installés sur le divan après avoir mangé debout tout en parlant dans la cuisine.

Le café frais fumait dans les petites tasses blanches décorées de chatons de toutes les couleurs, tantôt chassant un papillon, tantôt la patte sur une pelote de laine ou simplement assis se léchant la patte ou dormant dans un panier en osier.  Marielle avait disposé quelques biscuits dans un ravier en cristal bleuté.  Aucune lampe n'avait été allumée bien que le soir tomba rapidement.  Dans la mi-obscurité de la pièce silencieuse, ils pouvaient entendre les battements de leurs cœurs.  Une veine battait plus fortement à la tempe droite de Marielle qui fut prise de vertiges.  Elle sentit les bras de Simon autour d'elle et plus rien d'autre n'exista que ces bras-là, les mots murmurés, les baisers délicats et l'odeur du café qui refroidissait sur la table.

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