Chapitre 3

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                                                             A chacun, son passé

 

Au cours de cet après-midi particulière, Simon avait beaucoup pensé à David, si habitué à être l'unique préoccupation de son père.  Ses parents, chez lesquels David passait tous les congés de Noël, de Pâques et la moitié des grandes vacances, l'avaient plusieurs fois mis en garde sur sa façon de l'éduquer.  "Tu en fais un tyran", se plaignait Renée, sa mère. "Tu vas en faire un bon à rien", grognait son père, qui, en général, ne parlait pas volontiers.  Un jour, ils avaient voulu donner des détails à Simon qui ne voyait rien, aveuglé par la tendresse dont il avait toujours enveloppé son fils.  "Quand le repas ne lui plaît pas, il fait des remarques désobligeantes!" "Jamais il ne daigne donner un coup de main, ou alors, il faut monnayer son aide d'une façon ou d'une autre!"  Simon était parti en claquant la porte et n'avait plus voulu voir ses parents pendant six mois.  A chaque fois qu'il devait le conduire chez eux, il s'était contenté de laisser David descendre de voiture et repartait sans rien dire après s'être assuré qu'il était bien entré dans le petit pavillon entouré d'arbustes, dont le jardin sentant bon le chèvrefeuille, artistement décoré, semblait sortir tout droit d'un catalogue.

Enfant, Simon avait adoré aider sa maman à arracher les mauvaises herbes, tondre la pelouse, couper les fleurs fanées, planter des bulbes, mais surtout, il pouvait rester des heures, couché dans l'herbe molle, à contempler les koïs, les esturgeons, les ides et les shubunkins du petit étang aux formes arrondies et inégales que sa maman avait construit de ses mains.  En été, il était envahi de magnifiques plantes aquatiques.  Au milieu, un épais bosquet de roseaux offrait un repaire idéal aux crapauds et aux grenouilles qui revenaient y déposer leurs œufs chaque année, à l'abri des prédateurs et du froid.  Un système de filtration était dissimulé parmi les plantes de marais aux fleurs chatoyantes.  Les poissons venaient régulièrement sous le jet d'eau fraîche, comme si instinctivement, ils savaient que cette eau là était meilleure pour eux.  Sur le fond, on distinguait dans l'eau claire, des plantes oxygénantes se développant gaillardement et se laissant flotter doucement au rythme lent mais régulier du courant léger créé par les pompes.  Le tout était une belle réussite.  De ci, de là, des demoiselles visitaient les corolles et une libellule faisait parfois son apparition.  Tout autour de l'eau, un sentier en petit gravier blanc avait été aménagé.  Simon aimait à jeter des poignées de nourriture dans l'eau, il y avait alors des clapotis furieux et des dizaines de formes colorées se précipitaient vers lui, se disputant les granulés, se bousculant pour être les premiers, les plus gros chassant négligemment les plus petits d'un coup de queue distrait, ouvrant une bouche immense pour de si petits corps afin de gober un maximum de boules multicolores.  Sur le fond paressaient deux esturgeons finement ourlés d'argent, peu concernés par cette troupe bruyante.  David lui, semblait détester les poissons.  Ses parents le prétendaient du moins.  Il semblait qu'il ne perdait pas une occasion pour jeter des pierres en essayant de les atteindre ou alors, il tentait de les faire sortir de l'eau en les pourchassant avec une branche d'arbre.  Simon ne pouvait rien croire de tout cela.  Pourtant, aujourd'hui, il s'était senti plus proche d'Antoine que de son propre fils.  Un vague sentiment de honte l'envahit à cette pensée.  Il est vrai que même avant le décès de sa mère, David n'avait jamais montré une affection particulière pour les animaux.  Un peu comme elle.  "Son seul défaut!", pensa-t-il.  David était individualiste, d'accord, il avait sa propre personnalité. Son autonomie s'était développée depuis qu'il avait dû rester plus tard en garderie, arriver plus tôt à l'école, y rester sur le temps de midi.  Simon ne supposait pas qu'il s'agissait d'égoïsme ou de méchanceté.  David, à son sens, s'était entouré d'une carapace d'insensibilité, mais tout au fond de lui, c'était un bon petit garçon.

Marielle avait écouté Simon sans l'interrompre et avait été gagnée par son enthousiasme.  Elle avait pu visualiser cet endroit charmant et s'était arrachée à regret à sa contemplation virtuelle lorsqu'il s'était tu, les yeux perdus dans le vague.  Elle s'était discrètement dirigée vers la salle de bain jouxtant la chambre, où elle avait mis un peu d'ordre dans ses cheveux. Elle vérifia son léger maquillage et mit un chandail propre, sa blouse en coton bleu marine lourde des odeurs sucrées de la cuisson du goûter atterrit dans la manne à linge.  Après ces quelques heures magiques, elle avait peur de rompre le charme par des gestes routiniers ou des paroles banales.  Et puis, elle se demandait comment reprendre le cours de la conversation interrompue par l'arrivée des enfants. De retour dans la salle à manger, Marielle avait vu Simon pensif, tournant en un mouvement perpétuel sa petite cuillère dans un fond de chocolat froid, les yeux fixés sur les vestiges d'une crêpe trop fine.  Pour lui, cet étang était un lieu de pèlerinage maudit et Marielle sentit qu'il était inutile de prononcer la moindre parole, qui de toute façon serait déplacée ou inadéquate. Elle retourna dans sa petite chambre et se lova sur le lit, pensive.

De son côté, Simon s'était secoué.  Il avait vu Marielle disparaître dans sa chambre et il avait entrepris de débarrasser la table.  Il avait tout entassé au petit bonheur sur la table de travail à côté de l'évier et se demandait pourquoi Marielle était aussi longue à revenir.  Finalement, il alla s'asseoir dans un fauteuil du salon et ayant machinalement saisi la télécommande, il alluma la télévision. Le bruit assourdi du commentaire d'une émission comique parvint aux petites oreilles ornées de créoles en or de Marielle qui se décida.  Elle s'assit dans le deuxième fauteuil et fixa le petit écran. "Nous voilà déjà comme un vieux couple fatigué", pensa-t-elle et cette pensée fit apparaître un sourire sur son visage découvrant légèrement ses dents blanches.  Simon sauta sur l'occasion pour faire une remarque concernant le sketch télévisé afin d'amorcer la conversation.  "Ce n'est pas mon comique préféré! Et vous, Marielle, y-a-t-il un comique que vous aimez particulièrement?"  "Mon préféré, c'est Raymond Devos", répondit-elle, "j'adore ses jeux de mots, je ne sais pas où il va les chercher, et puis, il n'est jamais vulgaire".

"Si vous êtes prête, nous pouvons partir au restaurant maintenant, ils ont un bar où ils servent des apéritifs fabuleux, ce qui nous permettra d'attendre que notre table soit libre!".  "Bonne idée, je suis prête dans un instant". Marielle tremblait à l'idée de rester seule en tête-à-tête une minute de plus avec Simon.  Elle se sentait beaucoup trop attirée, c'était trop tôt, trop vite, elle craignait d'être déçue.  Elle décida de ne pas s'habiller autrement pour sortir.  Elle était à prendre comme elle était, au naturel, ou à laisser.  "Enfin, quand je dis prendre ...", murmura-t-elle.  "Pardon?"  Marielle avait parlé un peu plus fort qu'elle
ne l'avait cru.  "Rien", répondit-elle en rougissant.  Il l'aida à enfiler sa veste noire au col de laine montant, lui ouvrit ensuite la porte de l'ascenseur.  "Je préfère l'escalier", dit-elle, "les ascenseurs me font peur".  Dans l'escalier, avant la dernière volée de marches, Marielle tituba légèrement.  Simon lui prit le bras pour la retenir et elle se tourna vers lui dans un réflexe de défense.  La main de Simon glissa le long de son bras et il lui prit la main.  Un frisson agréable la parcourut quand elle sentit la main chaude et musclée se refermer sur la sienne.  Elle savoura cette sensation pendant quelques instants, puis retira doucement sa main et descendit les dernières marches.

Anne et Antoine n'avaient pas osé émettre le moindre son pendant tout le trajet du retour.  Sans rien dire et malgré leur jeune âge, ils n'en avaient pas besoin.  Un simple regard échangé leur suffisait pour savoir que les mêmes pensées les agitaient au même moment.  S'il leur arrivait d'être séparés, le seul fait de fermer doucement les yeux leur permettait de capter les joies ou les peines de l'autre.  Dans la voiture, perdus sur l'énorme banquette arrière, ils se tenaient la main avec l'espoir secret qu'ainsi unis, rien ne pourrait leur arriver.  Yvan avait le visage fermé et dur des mauvais jours.  Qui pourrait jamais comprendre pourquoi un juge, probablement fatigué, lui avait octroyé la garde de ses enfants, privilégiant le bien-être matériel et négligeant le besoin de tendresse des enfants?  Ils avaient fait preuve de courage en écoutant la décision de la justice assénée d'une voix sèche et victorieuse par leur père.  Ils avaient guetté un démenti dans les yeux de leur maman, mais n'y avaient perçu qu'un désespoir sans fond.  Le point de non-retour pour eux avait été l'installation dans la grande maison froide et sans âme d'Odette, où il leur avait été attribué deux chambres contiguës séparées par une salle de bain commune, au deuxième étage.  Tous les autres dormaient au premier.  Erwin et Thibault, âgés respectivement de 19 et 23 ans y avaient une sorte de petit flat complètement autonome.  Ils participaient rarement aux repas familiaux et, quand cela arrivait, il fallait toujours qu'ils trouvent quelque chose à critiquer.  Anne et Antoine éprouvaient alors de la sympathie pour Odette car ils sentaient bien qu'elle souffrait de l'attitude de ses fils.

Ceux-ci tenaient les jumeaux pour quantité négligeable.  Ils n'avaient pas droit à la parole.  Ils pouvaient se servir à table et commencer à manger quand les grands s'étaient copieusement servis.  Odette ne disait rien, en fait, ses fils lui faisaient peur.  Yvan, lui, était trop épuisé par son travail.  Il ne voyait rien ou ne voulait rien voir.
Erwin et Thibault avaient péniblement obtenu leur certificat du secondaire supérieur.  Depuis, ils avaient mollement cherché à travailler. Aucun emploi ne leur plaisait, ne rapportait suffisamment pour les intéresser.  Au début, ils avaient éprouvé le besoin de se justifier: le déplacement trop long, les heures de travail, l'antipathie du patron, par exemple. Ensuite, Odette avait baissé les bras et n'avait plus posé de questions.  Elle n'avait plus laissé en évidence sur la petite table du hall, les pages spéciales des journaux regorgeant d'offres d'emploi.  Elle partait cependant chaque jour au travail en espérant que le soir, l'un ou l'autre lui dirait fièrement: "Hey, mam, je commence demain!"  Son emploi de caissière ne lui laissait, en journée, heureusement, pas beaucoup le temps de trop réfléchir à ses problèmes privés.  Elle tenait mieux depuis qu'Yvan lui avait demandé de l'épouser.  Il buvait moins, il travaillait dur.  Elle était parvenue à l'amadouer et il ne la frappait pratiquement plus jamais.  Il avait fini par accepter qu'Erwin et Thibault restent dans la grande maison.  En fait, il acceptait tout ce qu'elle voulait à condition qu'elle reste attirante, sexy et ... disponible, suivant son bon gré à lui.

Anne et Antoine, malgré leur jeunesse, avaient compris tout cela et ils n'étaient pas heureux.  Leur père devenait plus distant qu'un étranger sauf s'il sentait qu'ils avaient envie de se rapprocher de leur mère.  Alors, il redevenait le papa exclusif et possessif qu'il avait toujours été.  "Vous êtes mes enfants, j'ai été reconnu digne de vous avoir avec moi, j'ai les moyens de vous gâter, je peux vous offrir de bonnes études.  Avec moi, vous deviendrez quelqu'un de bien".

Yvan gara la voiture dans l'allée pavée devant la grande porte vert pomme du garage et klaxonna.  Odette sortit les accueillir et s'excusa de ce que le souper ne serait prêt que dans une demi-heure.  Yvan lui jeta les clefs de la voiture avec pour mission de la garer et entra.  En faisant beaucoup de bruit avec tout ce qui lui tombait sous la main, il se dirigea vers le salon, se vautra dans un coin du canapé en cuir rouge et alluma la télévision en augmentant considérablement le volume.  C'était clair, il ne voulait pas parler.  Les enfants montèrent en silence dans leur chambre, ils firent rapidement leur toilette et s'assirent sagement sur leur lit en attendant qu'Odette fasse sonner la cloche du repas.  Du premier leur parvenaient les basses des haut-parleurs dernier modèle de l'ensemble home vidéo que les fils d'Odette s'étaient acheté.  Un battement lancinant, pénétrant, énervant, qui annihilait le cerveau et rythmait les battements sourds de leurs cœurs engourdis.

 

 

 

 

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