Chapitre 2

L'espoir peut-il naître d'un sourire échangé?

Marielle continuait à marcher à la recherche d'une librairie ouverte. Elle aurait dû prendre la voiture. Elle avisa une station-service où elle trouva ce qu'elle cherchait: quelques paquets de poison lent qui lui donneraient l'illusion de soigner sa déprime permanente. Malgré le froid de l'hiver qui s'installait doucement, les illuminations de la ville donnaient une certaine chaleur aux rues désertées. En passant devant les fenêtres des cafés, elle entendait parler, rire, crier; elle reconnaissait des vieux airs choisis par les habitués diffusés par les juke-boxes. Elle croisa un couple d'amoureux se serrant frileusement l'un contre l'autre et se remémora les années de bonheur avant la naissance de Jacques. Jacques, son petit ange de douceur, l'avait quittée peu après la naissance des jumeaux pour aller vivre chez son père. La séparation avait été atroce. Une maman ne voit pas partir son petit de six ans d'un cœur léger et même ses larmes furent un sujet de reproches et de discussions sans fin. Yvan, le papa des jumeaux, Anne et Antoine, avait commencé à la battre seulement quelques jours après son retour de la maternité, lui reprochant l'attention qu'elle portait aux bébés. Il avait commencé à boire, il lui reprochait tout ce qui n'allait pas dans la maison, lui reprochait de penser à cet autre enfant qui n'était pas le sien, l'accusait de vouloir saboter son travail à lui en prenant du retard dans les papiers qu'elle mettait en ordre, en commettant des erreurs dans l'encodage comptable ou en oubliant de confirmer ses rendez-vous.

Tout, elle devait tout assumer, pas une seconde de répit, pas le droit de se reposer sous peine d'être taxée de fainéante. Et surtout, il lui reprochait de ne plus, comme il disait très romantiquement, "accomplir le devoir conjugal". Alors, et bien qu'elle fut à bout et à moitié évanouie sous une gifle dont la force avait été calculée, il la prenait de force, sourd à ses larmes muettes et aveugle devant son visage crispé de souffrance. Marielle ressentait encore cette douleur tant morale que physique et si quelqu'un l'avait rencontrée à ce moment, il aurait pu croire être en présence d'une droguée ou d'une soûlarde. Ses pas la conduisirent sur le pont en bois qui enjambait la rivière gelée et machinalement, elle s'accouda et regarda vers le bas. "A quoi bon lutter encore?", pensa-t-elle, "je ne peux voir les petits qu'une fois par mois, mon petit Jacques ne veut plus de moi, d'ailleurs, personne ne veut de moi, je suis une nuisance inutile …".

"Un problème, madame?". Une profonde voix de ténor avait résonné à quelques pas d'elle. Elle n'avait pas entendu arriver le combi, elle n'avait pas senti sur elle le halo lumineux de la lampe-torche. Elle se retourna en sursautant. "Non, ça va", dit-elle d'une toute petite voix. Le policier hésita et retourna dans son véhicule. Elle comprit qu'il ne partirait pas tant qu'elle resterait là. Elle jeta un coup d'œil sur sa montre et vit qu'il était près d'une heure du matin. "Encore une nuit sans sommeil", se dit-elle. Et elle se remit en route, péniblement, se rendant compte qu'elle avait les mains et les pieds gelés, et qu'elle avait de légers vertiges qui lui donnaient une démarche d'ivrogne.

Les gendarmes la suivirent du regard jusqu'à ce qu'elle ait quitté le pont et qu'elle disparut, engloutie par les ténèbres de la petite ville.

C'est vrai qu'elle n'avait rien mangé depuis ce matin, comme chaque fois qu'elle se laissait aller à ces flash-back douloureux. Marielle se hâta vers son appartement. Celui-ci lui sembla délicieusement chaud malgré les dix-sept degrés qu'elle s'imposait par souci d'économie. Elle avala les œufs durs restés sur la petite table ronde du salon et se mit au lit. Elle attendit, les yeux grands ouverts, rivés au plafond, que retentisse la sonnerie du réveil.

Elle avait fini par s'endormir. Un sommeil plutôt lourd, peuplé de fantômes et parsemé de réminiscences douloureuses. Avant de se lever, il lui sembla que tout était étrangement illuminé dans sa petite chambre. En regardant par la fenêtre, elle comprit qu'il avait neigé. Une couche épaisse de plusieurs millimètres recouvrait la ville tout entière qui paraissait ainsi, plus pure, comme nettoyée des événements suspects de la nuit. A une heure où, normalement, la rue ondoyait des couleurs vives des devantures et du babillage des passants, tout semblait figé en une immense banquise reluisant sous un pâle soleil un peu triste. Puis, le décor commença de s'animer, quelques piétons hésitants se risquèrent sur les trottoirs verglacés.

Un camion passa et aspergea la chaussée de sel où bientôt l'asphalte réapparu, aussitôt parcouru de véhicules se hâtant vers leur destination. La boulangère releva le volet métallique de sa devanture et dévoila ainsi aux futurs clients les pâtisseries alléchantes du dimanche matin et les magnifiques sujets en chocolat blanc, noir ou au lait de la Saint-Nicolas. Marielle devinait tout cela, du quatrième étage, elle ne pouvait évidemment pas détailler tout ce qui était exposé derrière la vitrine embuée. Une fois, elle était entrée dans la boutique chaude et odorante, mais elle avait été effarée des prix affichés et s'était contentée d'acheter un seul et unique croissant que finalement, elle avait laissé se dessécher sur le plan de travail. Elle l'avait mangé quand même, plus tard, le trempant abondamment dans son café noir, pour ne pas gaspiller cet achat luxueux. "Allez, dans deux heures mes petits amours seront là", se dit Marielle, "je vais leur préparer des crêpes et du chocolat chaud". Tout en mixant la pâte, Marielle laissa chavirer ses pensées vers la rencontre de la veille et se mit à construire un avenir enchanteur. Elle était devenue mince et belle, et Simon posait sur elle un regard tendrement épris. Il lui murmurait à l'oreille des mots si délicieux, qu'elle en frissonnait de bonheur. Leurs enfants dansaient en chantant autour d'eux et prenaient à pleines poignées des fleurs odorantes dans des petits paniers d'osier et les confiaient gracieusement au vent qui les déposait dans ses cheveux. Un léger picotement aux yeux allié à une odeur un peu âcre de brûlé ramenèrent Marielle à ses occupations présentes. Décidément, tout lui réussissait! Elle se hâta de couper la plaque sous la poêle, fit couler de l'eau froide dans celle-ci et alla ouvrir la fenêtre du living, la seule qui ouvrait encore.

Elle reconnut directement la voiture garée devant la librairie en face de son immeuble et nota qu'un léger nuage de fumée s'échappait par la vitre entr'ouverte. Il n'allait tout de même pas attendre là jusqu'au soir?

Derrière son volant, Simon était perplexe. Que faisait-il là? Qu'espérait-il? Il lui avait semblé déceler quelque sympathie dans le regard de la jeune femme. Elle l'avait écouté, avait paru attentive et intéressée. Elle n'avait rien dit sur elle-même. Pourquoi insistait-il? Il devenait nerveux et fumait plus que d'habitude. "Toutes ces portes de rue se ressemblent", se dit-il, agacé, "et je n'ai pas noté le numéro!". Il n'osait pas retourner une deuxième fois consulter les noms sur les sonnettes. Soudain, il se décida.

Derrière sa fenêtre, Marielle eut un mouvement de recul au moment où Simon bondit hors de sa voiture. Puis, elle le vit indécis, regardant à gauche, à droite, puis de nouveau à gauche. Il leva la tête et en même temps, Marielle s'approcha de la vitre.

Simon se dirigea alors sans hésiter vers la porte 17, pénétra dans le petit hall qui lui sembla déjà familier et sonna. Une petite voix tremblante émit un léger "oui?" dans le chuintement du parlophone. "C'est moi", dit-il simplement. "Montez, c'est au quatrième", répondit Marielle presque machinalement.

Simon n'avait pas eu la patience d'attendre l'ascenseur et se retrouva tout essoufflé sur le palier du quatrième. Il vit la porte entrouverte et donna un petit coup bref à la sonnette du palier. Marielle le fit entrer et lui demanda pourquoi il était là si tôt. "Je voudrais que vous m'excusiez pour hier soir, c'était moi au téléphone, je ne savais que dire, vous avez peut-être eu peur?". Marielle le dévisagea. Il avait l'air sincère. "Oui, j'ai eu un peu peur", répondit-elle, "mais maintenant, me voilà rassurée! Comment avez-vous eu mon numéro?". Tandis qu'il lui racontait ses démarches, ses yeux faisaient rapidement le tour du petit living. Il se sentit à l'aise, apprécia la décoration sobre. Son regard s'arrêta sur la photo d'un cheval magnifique, bordée d'un cadre blanc, à laquelle était accroché un petit ruban noir. Elle suivit son regard. "C'est Pearly", articula-t-elle, la voix remplie d'émotion, "il n'a jamais été à moi vraiment, mais j'adorais le monter, il appartenait à des amis, il est tombé dans un fossé lors d'une promenade. Un idiot de débutant qui ne savait pas le mener … Il a fallu l'abattre …". "Vous aimez les animaux, n'est ce pas", affirma-t-il en découvrant sur une étagère un livre sur les animaux familiers et un autre sur les félins. "J'avoue" dit Marielle en souriant, "et vous?". "J'ai un grand chien, un labrador jaune, il s’appelle Snoopy, et des poissons rouges". Marielle se dit qu'un homme qui aimait les animaux ne pouvait pas être méchant et elle lui sourit. Il fit deux pas vers elle, les bras légèrement en avant, la regardant intensément. Marielle eut envie de reculer mais elle était figée sur place.

Heureusement, la sonnette retentit. Simon se retourna en baissant les bras et Marielle ne put voir son visage, elle alla au parlophone et appuya sur le bouton de l'ouvre porte. C'était les jumeaux. Comme d'habitude, leur père monta avec eux. Et comme d'habitude, bien qu'ils aient divorcé, il entra comme le seigneur et maître des lieux. Simon était resté en retrait et Yvan ne le vit pas immédiatement. Comme à son habitude, il parlait très sèchement: "tu ne leur donneras pas n'importe quoi à manger, ne commence pas à leur raconter des fadaises, si vous sortez, qu'ils soient bien couverts. Je serai là à 6 heures, tâche que je ne doive pas attendre, je travaille, moi, même le dimanche!". Puis, se tournant vers Anna et Antoine: "Mes pauvres chéris, je suis obligé de vous laisser avec elle, c'est la loi, mais je serai là comme promis pour vous ramener chez nous. Je vous adore!" Et ce disant, il insistait sur le "a". Il leur donna des baisers sonores sur le front à l'appui de son affirmation. "Hum, hum!". Cette voix masculine attira bien sûr l'attention d'Yvan. "Ah, tiens, bonjour! Voilà du nouveau, ma chérie, tu as enfin trouvé quelqu'un d'assez bête pour vouloir de toi?". "Je …"; commença Marielle vite interrompue par Simon: "Monsieur, je suppose que vous ne mesurez pas la portée de vos paroles!" "Et en plus, il parle, le bougre", dit Yvan sur un ton sarcastique. Simon s'empourpra. Marielle intervint: "cela suffit, Yvan, à ce soir, monsieur n'a rien à voir avec nos histoires!" Elle rougit, étonnée elle-même du ton autoritaire qu'elle avait adopté pour prononcer ces quelques mots.

Yvan la dévisagea, amusé, puis après une légère caresse, ébouriffant un peu les cheveux d'Antoine, il partit en ayant soin de claquer violemment la porte d'entrée. Marielle se précipita à genoux vers les enfants qui se mirent à sangloter en se pressant contre elle. Simon dit un peu gêné qu'il allait s'en aller. "Non, attendez, faites connaissance, Anne, Antoine, voici Simon, un collègue." Elle guetta la réaction de Simon à ce petit mensonge. Il fit comme si de rien n'était et souleva à tour de rôle les enfants pour leur donner deux bisous sur les joues. "Bon, la pâte est prête, je vais faire les crêpes, installez-vous, mes amours. Simon, voulez-vous rester manger avec nous?". Quand elle revint pour dresser la table, elle constata qu'Anne s'était installée sur les genoux de Simon, bien calé dans un fauteuil, et qu'Antoine s'était assis sur le tapis à ses pieds. Il leur racontait une jolie histoire dont le héros était un brave toutou appelé Ben. Anne l'interrompait, posait des questions, demandait des détails, racontait un morceau de l'histoire, puis exigeait de Simon qu'il continue quand elle n'avait plus d'inspiration. Simon se laissait faire de bon cœur. Antoine se contentait d'observer et d'écouter. Devant la pile de crêpes qui grossissait, Marielle était pensive. Antoine fut près d'elle sans qu'elle l'ait entendu arriver. "Je veux un papa comme ça", lui dit-il fermement. Marielle le prit dans ses bras et sentit des sanglots monter dans sa gorge, elle se força à se calmer. Elle ne répondit rien. Antoine plongea son regard bleu dans le sien et dit encore: "Je crois que nous sommes d'accord!".

Le dîner se déroula dans une ambiance formidable. Jamais encore Marielle n'avait eu un tel sentiment de bien-être et elle voyait combien les enfants étaient heureux. Les autres fois, ils réclamaient des programmes télé, une sortie, des glaces, le cinéma, rien ne parvenait à les satisfaire. Ils restaient moroses. Ils savaient bien que les quelques heures avec maman seraient vite passées et malgré eux, ils lui faisaient payer cher de ne pas avoir su se battre pour les garder. Mais aujourd'hui, rien de tout cela. Elle alla chercher dans sa chambre les deux sacs de bonbons et chocolats qu'elle avait soigneusement décorés de ficelle colorée et auxquels elle avait attaché une petite enveloppe contenant un poème pour chacun d'eux. Ils furent enchantés en soupesant le petit sac. Ils se doutaient qu'ils avaient là des friandises au-moins pour quinze jours s'ils parvenaient à les dissimuler dans leur chambre. Chez papa, ils ne recevaient jamais de bonbons. Quand il y en avait, ils étaient "réservés" pour les fils de la femme de papa.

Le temps passait curieusement très vite et en même temps très lentement. Simon inventait des jeux, les enfants le suivaient à travers l'appartement. De sa chaise, Marielle observait, heureuse et inquiète à la fois. A chaque petit creux, ils revenaient à la table. Quelques crêpes étaient réchauffées au micro-onde, Marielle refaisait du cacao. C'est vrai que ce n'était pas un vrai dîner, mais leur belle-mère ne leur faisait jamais ce genre de gâterie.

Quand la sonnette éclata furieusement dans l'appartement, ils riaient tous à gorge déployée parce qu'Anne avait malencontreusement répandu le sirop d'érable sur les cinq crêpes restant dans le plat. "Vite, elles se noient!", avait crié Simon et depuis dix minutes, tous riaient sans pouvoir se reprendre. En une seconde, tout se figea, tous redevinrent sérieux. Les enfants se précipitèrent pour se laver les mains et le visage et arranger leurs vêtements. Marielle et Simon tenaient leurs vestes qu'ils enfilèrent prestement. Marielle noua leurs écharpes pendant que Simon appelait l'ascenseur.

Marielle se précipita à la fenêtre et leur fit un petit signe avant qu'ils ne montent dans la grosse jeep noire ornée de deux têtes de tigre sur les côtés, mais Anne et Antoine n'osèrent pas lui répondre de la main, ils levèrent simplement légèrement la tête vers elle. Cela lui suffisait. Marielle était sûre de leur amour.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site