Les géants verts

 

Les géants verts

Elle leur avait coupé la tête, à tous, des coups secs, nerveux, précis, nés du croisement des deux lames tranchantes. 

A présent, calmée, d'un lent mouvement douloureux de la tête, elle contemplait tour à tour les troncs mutilés qui semblaient la narguer et les têtes couchées à côté d'elle,  enchevêtrées  sur l'herbe tendre.

Comment en était-elle arrivée là?  A cet état fébrile, ce trop plein d'énergie engendré par une lassitude si intense?

  Elle avait entendu les uns se plaindre du manque de soleil, les autres déplorer de n'être plus arrosés. 

 Des brins d'herbe sauvage avaient osé s'associer aux autres brins bien nés du gazon fraîchement ensemencé. 

 Quelques pâquerettes exigeaient elles aussi de la lumière et des boutons d'or se desséchaient à leurs pieds.

Oui, ils étaient condamnés.  Qui s'était plaint?  Lequel de ces êtres misérables avait le premier exprimé sa rancœur face à tant de majesté? 

 Comment avaient-ils osé comploter contre celle qui les nourrissait, leur donnait de l'eau, les soignait avec tant d'assiduité?

Elle avait mis un certain temps à accéder à la requête votée à l'unanimité.  Au début, elle avait refusé, mais bientôt, elle avait eu peur de fouler une verdure devenue hostile. 

 Des tiges se croisaient pour lui faire des croche-pieds. 

 On avait invité des orties à se glisser de ci, de là, afin d'agresser ses chevilles dénudées.

 

  Quelques branches des bouleaux s'étaient négligemment faufilées entre des herbes plus hautes et s'étaient brisées sous ses pieds en des craquements sinistres lorsqu'elle était allée s'aérer dans la fraîcheur du petit matin, alors que le soleil ne s'était pas encore tout à fait levé.

Elle avait donc du obtempérer. Elle avait cédé à la pression  de la majorité menaçante. 

 Furieuse, elle avait attrapé les cisailles en un geste rageur, agacé, et juchée sur l'échelle  légère, chancelante sur le sol mal égalisé, elle avait sectionné les plus hautes branches de ses sapins préférés.

Haletante et désolée, elle regrettait son manque de fermeté qui avait fait que les silhouettes triomphantes n'étaient plus que l'ombre de ceux qu'elle avait aimés.

Elle ne sentit pas la branche accrochée sous son pied et s'effaça doucement en regardant tour à tour les géants estropiés et les têtes couchées dans l'herbe tendre qui semblaient la bercer.

 

 

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