Le trio "V"


Finalement, elles avaient arrêté de travailler presque en même temps.  L'aînée, divorcée depuis plus de 10 ans, en avait eu marre de s'épuiser pour un patron qui ne reconnaissait pas ses mérites, elle avait opté pour la prépension. La cadette, éternelle célibataire, avait reçu son préavis sous prétexte qu'elle ne parvenait pas à s'adapter aux technologies modernes de la bureautique. La troisième, celle du milieu, avait eu moins de chance. Son veuvage tout récent l'avait plongée dans une dépression profonde pour laquelle le médecin de famille avait jugé bon de la mettre au repos pendant une période indéterminée. Aucune des trois sœurs n'avait voulu d'enfants et même si par moments elles avaient secrètement regretté cette décision inconsciente, la vie ne leur avait pas offert l'opportunité de choisir par la suite.  

Ainsi le trio V ("V" comme victoire ainsi qu'elles se surnommaient dans leurs jeux de petites filles) avait-il décidé lors d'une de leurs rencontres mensuelles autour d'une chope de bière blonde dans un bistrot auquel elles étaient fidèles depuis leur adolescence et qui par miracle avait résisté au temps, aux crises et au modernisme, de mettre leurs maigres revenus en commun pour louer une petite fermette à la campagne. Un petit village niché au cœur d'un vallon entouré de verdure, loin de la ville et des sirènes hurlantes et des véhicules d'urgence, loin du trafic routier devenu insoutenable, très loin des foules et du bruit, qui comptait tout au plus une vingtaine de maisons dont six n'étaient occupées que pendant le week-end et les vacances scolaires et une grande ferme que les propriétaires sur le point de faire banqueroute avaient aménagée en chambre d'hôtes.  Celle-ci, située au bout de la route passant devant leur maison leur causait de temps à autres quelques désagréments du fait du passage fréquent des voitures rapides des citadins qui, malgré leur désir de se retirer quelques jours au calme, ne pouvaient se résoudre à se rendre à pied dans le centre du village pour acheter les petites choses indispensables qu'on oublie toujours au moment de boucler les valises.  Dans la petite épicerie tenue par un tout jeune couple issu d'un village voisin, on trouvait de tout, il y avait du pain frais tous les matins et un comptoir frigo proposait un assortiment varié de fromages et de charcuteries renouvelé régulièrement. Le couple avait à l'arrière de la maison un immense terrain qui se perdait dans les bois. Ils avaient construit un enclos où caquetaient des poules leur fournissant des œufs en quantité suffisante, dans
la vieille étable ils avaient logé une vache pour le lait, des moutons pour la laine (que la jeune femme tondait, filait, traitait, pour ensuite tisser à la demande des carpettes, dès plaids ou des gilets) et deux chevaux destinés au plaisir de quelques promenades en forêt.  Tout ce qui n'était pas vendu servait de complément pour nourrir leur cheptel et ce qui n'était pas mangé était récupéré pour servir d'engrais au potager qui se chargeait lui de fournir quelques légumes de saison.  

Le trio est s'était installé avec délices dans ce petit coin de paradis trouvé presque par hasard alors que Valérie, l'aînée, faisait visiter sa maison qu'elle avait mise en vente.  Le candidat acquéreur désirait quant à lui revenir à une vie plus animée depuis que son épouse était partie un jour, sans prévenir, ses deux enfants sous le bras.  Emportant une bonne partie des meubles et le principal de tout ce qui avait un peu de valeur, elle lui avait par la suite envoyé, via son notaire, les papiers nécessaires au divorce, qu'il avait signés sans regrets et, avait décrété Valérie «on ne saura sans doute jamais pourquoi il n'a pas exigé au-moins un droit de visite pour ses enfants!». Les trois sœurs avaient alors échangé des regards suspicieux chargés de sous-entendus qu'elles n'osèrent toutefois pas exprimer eu égard à leur bonne éducation.  

La répartition des chambres, c'est ce qui avait été le plus délicat. Valérie avait exprimé son droit d'aînesse et choisi la plus spacieuse.  Véronique et Viviane avaient donc dû se contenter des deux petites chambres.  Devant l'indécision de Véronique, Viviane avait choisi la chambre située au-dessus de la cuisine «parce que je n'ai pas de garde-robe» avait-elle argumenté.  La chambre était pourvue en effet d'un très large placard où par la suite elle avait fait ajouter une barre pour faire penderie.  Véronique s'était donc résignée à emménager dans la troisième chambre située sur le côté droit de la maison et dont le plafond suivait la courbure du toit.  Par la suite, elle s'en était plutôt réjouie, découvrant derrière la porte-fenêtre un petit balcon en bois où elle installait une chaise longue dès qu'un rayon de soleil pointait le nez.  Elle y restait de longues heures, soit à dormir, soit à écrire, sa passion depuis toujours.  Elle passait alors du transat à la chaise verte en plastique, les coudes sur la table assortie, le paquet de gauloises et le briquet à portée de main, se souciant peu du cendrier en marbre, cadeau de ses deux sœurs.  Toute à son inspiration, elle se laissait guider par son imagination débordante enrichie par le paysage merveilleux de calme et de béatitude qui l'entourait.  Valérie et Viviane avaient vite compris qu'elles devraient très peu compter sur Véronique pour les aider aux tâches ménagères mais elles ne lui en tenaient pas rigueur, espérant secrètement qu'un jour ses écrits soient publiés et qu'elle deviendrait célèbre et riche et qu'un peu de ce succès leur serait dû.  La célébrité, Véronique n'en avait cure.  Elle écrivait par besoin de mettre noir sur blanc tout ce qui lui passait par la tête.  "Cela vous aidera à faire le point sur les choses importantes" avait dit le psychiatre qui jusque là n'était pas arrivé à cerner sa patiente et qui désespérait de pouvoir la sortir un jour du trou noir où elle s'était enfoncée.  Seulement, lorsqu'elle se relisait, Véronique réalisait que rien de ce qu'elle jetait ainsi presque en transe sur le papier ne correspondait à la réalité.  Elle inventait comme toujours.  "C'est pas beau de mentir" lui hurlait sa mère dans les oreilles de si près qu'elle donnait l'impression de vouloir les lui arracher avec les dents.  "Tu inventes petite peste, dis la vérité maintenant! "Véronique avait depuis toujours eu besoin d'enrober cette vérité qui ne lui était claire en mémoire que par bribes.  Elle sentait que des éléments lui manquaient, alors elle inventait, pour meubler, pour que l'aveu semble consistant, que le tout forme un ensemble cohérent.  Sa mère n'était pas dupe et enrageait de ne pouvoir lui arracher la réalité de son cerveau de menteuse, alors elle frappait.  Et ça ne faisait qu'empirer.  Les coups répétés au fil des ans foraient à chaque fois un peu plus dans la mémoire de Véronique qui avait de plus en plus besoin de les remplir.  Véronique ne savait plus distinguer le vrai du faux, sa seule certitude avait été d'avoir été aimée et d'avoir rendu cet amour à un Giuseppe compréhensif et attentionné aimant au delà de l'incompréhensible une femme à la fois raisonnable et désorientée, fatale et enfant, honnête et menteuse.  Une femme qui l'avait épuisé par son humeur changeante, ses moments de joie délirante ou de folie ténébreuse, une femme qui l'avait conduit à se réfugier dans un alcoolisme discret qui lui avait bouffé le foie, l'estomac et la rate et qui avait finalement eu raison de lui.  Véronique en apprenant sa maladie révélée après son décès avait compris.  Son cerveau réduit en bouillie n'avait plus été qu'un immense creux qu'elle remplissait à présent, installée sur son balcon, au travers de pages blanches
qui se noircissaient de personnages imaginaires, heureux ou malheureux, beaux ou laids, gentils ou méchants, peu importait, l'essentiel étant qu'ils devenaient vivants, qu'ils étaient elle, Véronique, et lui, Giuseppe, pour l'éternité.  Valérie et Viviane savaient.  Elles surveillaient.  L'une et l'autre lisaient en cachette chaque page des cahiers qui s'accumulaient, en discutaient à voix basse après s'être assurées que Véronique dormait bien profondément sous l'effet des somnifères.  Elles faisaient le point.  Parfois elles pleuraient serrées l'une contre l'autre, se demandant ce qu'elles auraient pu faire pour éviter tout
ça, quand elles étaient petites filles, il y a longtemps, très longtemps, trop longtemps.

"Les arcs en ciel sont revenus" cria Véronique un soir entrant échevelée dans le salon où Valérie et Viviane s'étaient installées autour de la petite table carrée recouverte d'un feutre vert, dénichée pour trois fois rien au hasard d'une brocante en ville, vendue par une gentille dame qui manifestement n'en connaissait pas la valeur et qu'elles avaient eu un peu honte d'arnaquer de la sorte.  Cette fois elles jouaient à la manille.  Valérie et Viviane adoraient jouer aux cartes, d'ailleurs elles aimaient tous les jeux.  Au-moins entre elles, cette passion ne comportait-elle aucun risque, les enjeux se limitant à l'une ou l'autre corvée ménagère, et Viviane satisfaisait ainsi avec sagesse une passion qui jadis lui avait coûté une maison et que avait fuir un bon nombre de prétendants attirés par son joli minois et ses longs cheveux noirs qui mettaient en lumière ses yeux d'un merveilleux vert émeraude. Véronique se précipita donc comme une furie dans la pièce, bousculant au passage la vieille boîte à couture en bois, que Valérie considérait comme son plus beau trésor, qui s'écrasa avec fracas contre la délicate table de salon dont le dessus en verre éclata en un milliard de petites flèches acérées dont l'une vint se planter dans le bras de Viviane.  Le temps s'arrêta quelques instants, les trois sœurs toutes aussi surprises l'une que l'autre, eurent l'impression de suivre des yeux pendant de très longues minutes la course de tous ces éclats brillants suspendus dans la faible clarté du lustre à trois branches, s'amusant à se faire miroiter chacune de leurs faces aiguisées, goguenardes et téméraires, avant d'enfin consentir à s'écraser tous ensemble, les uns sur le parquet, en billes de chemin de fer mal assemblées, ce qui permit à certains d'entre eux d'aller se dissimuler dans les joints ainsi mis à leur disposition, les autres dans les plis et replis de l'épais tapis en laine de mouton dont les boucles artisanales se firent un plaisir extrême de les accueillir et de les absorber entièrement, les dissimulant ainsi à la vue de l'observateur le plus attentif et à la vigueur de l'aspirateur qui passerait bientôt par là.  Valérie ne sentit pas la douleur à son bras.  Pas plus que Viviane ne réalisa que la pelote d'épingles qui avait surgi de la boîte à couture et qui s'était élancée vers elle, tout heureuse d'une expérience nouvelle, était venue s'accrocher à sa longue chevelure aujourd'hui zébrée de fils d'argent.  Dans son élan, Véronique se prit le pied dans le tapis dont le bord avait été repoussé par la boîte à couture et elle vit comme au ralenti ses deux sœurs arrondir la bouche et les yeux, se lever et tendre les bras pour la retenir.  Viviane réussit à lui prendre la main droite qu'elle relâcha aussitôt, trop tard, Véronique atterrit entre les pieds croisés de la table du salon et perdit connaissance.

Les arcs-en-ciel, les nuages noirs aux contours brillants et inégaux, les éclairs, les trous noirs, "c'est l'orage dans ma tête" disait Véronique quand les symptômes apparaissaient.  Depuis toujours, bien au contraire de ce que prétendait ce neurologue réputé qu'elle était allée consulter et qui avait dans un premier temps douté de ce que Véronique décrivait , "c'est la première fois que j'entends parler de tels symptômes", pour ensuite affirmer qu'ils disparaîtraient si elle arrêtait de fumer et surveillait son alimentation.   Voilà, c'était tout, elle était coupable, elle n'avait rien, ça avait été tout juste qu'il ne l'accuse de mensonge éhonté.  Le visage du médecin avait, l'espace de quelques instants, été remplacé par celui de sa mère, accusateur, les traits crispés par la colère, et elle avait eu un mouvement de recul.  Au même moment le corps de l'éminent spécialiste qui se tenait debout devant elle lui tendant la main pour lui signifier que la consultation était terminée, qu'il avait assez perdu de temps avec ses balivernes, s'était étiré en son centre, d'un coup il avait perdu toute consistance et comme les ectoplasmes que l'on voit dans des films de science-fiction, tout le haut s'était déformé vers la gauche et le bas vers la droite tout en se désintégrant légèrement, laissant apparaître de ci de là des serpents à la fois noirs et lumineux.  Le reste de la pièce avait été plongé dans le noir et seule la voix de l'homme lui parvenait encore, comme assourdie, comme si elle avait eu des écouteurs mal réglés sur les oreilles diffusant une autre conversation qu'elle aurait écouté de loin.  "Vous faites comme ça et si ça ne va pas mieux, reprenez rendez-vous d'ici … un mois?"  Confuse, honteuse, Véronique était partie sans passer par l'accueil.  "Je ne vais pas encore lui faire perdre son temps précieux, il doit s'occuper des vrais malades" décida-t-elle.

A l'instant précis où Valérie et Viviane parvinrent à soulever Véronique, l'orage, le vrai, celui du ciel, avec ses éclairs aveuglants, éclata au-dessus du village et l'électricité se coupa, plongeant la pièce dans une obscurité presque totale à laquelle les éclairs donnaient par intermittence un aspect fantomatique.  Elles eurent bien du mal à étendre leur sœur sur le divan.  

"C'est à cause des arcs-en-ciel" murmura Véronique, "quand ils sont là à danser leur sarabande, je ne vois plus rien, je ne sais plus écrire, y en a marre de ces choses dans ma tête".  "Je fermerai derrière moi" dit le médecin.  Déjà il se levait en regardant sa montre.  "Je ne suis pas folle… personne ne me croit…".   La porte d'entré se referma doucement.   Véronique s'enfonça sous l'édredon, les yeux fermés, dissimulant la rage  intérieure qui l'étouffait et dont elle savait qu'elle engendrerait de nouveaux arcs-en-ciel.  Valérie retourna dans la cave de l'immeuble où Sifkatz errait en plein cauchemar.  

Le beau temps était revenu.  Viviane s'était mise à la peinture.  Pas des tableaux bien sûr non, elle avait décidé de mettre un peu de couleurs dans la maison.  Pièce par pièce, elle couvrait les châssis, les plinthes, les chambranles, les tours de prises et des interrupteurs dans des tons choisis avec ses sœurs, coordonnés aux papiers peints.  Valérie s'était approprié la lourde tâche de rafraîchir les rideaux et les tentures et n'en finissait plus de refaire les coutures qui semblaient littéralement fondre dans l'eau de la lessiveuse.  La maison reprit un air plus coquet et joyeux lorsque le trio V s'attaque au jardin qui l'entourait clôturé de barrières en bois brut que Viviane promit d'avoir remis à neuf avant le printemps suivant.  Les promeneurs avaient admiré la détermination de la petite vieille s'acharnant à lisser les barreaux et les montants au papier de verre, d'autres furent stupéfaits de son habileté à manier le pinceau, les suivants s'arrêtaient quelques instants pour photographier du regard la jolie maison à l'air accueillant en se demandant qui pouvait bien avoir la chance d'habiter un endroit si romantique.

Les jours, les mois, les saisons passèrent.  Le trio V infatigable semblait résister au temps, se répartissant toujours les mêmes tâches, à un rythme régulier.

Il fut décidé un jour de décembre, alors que le froid s'était installé de façon plus intense, de réactiver le grand feu ouvert du salon.   Comme des fillettes ravies de l'aventure, les trois soeurs s'étaient habillées chaudement, enfilant les grosses bottes fourrées achetées quelques années auparavant et qui jusque là avaient très peu servi.  Chacune d'elles avait saisi l'anse d'un grand panier en osier et fourré dans leur poche le plus grand des sacs en plastique qu'elle ait trouvé dans la réserve. Elles étaient revenues très fières de leur quête dans le petit bois, chargées de feuilles, de bouts de bois encore verts et humides sur lesquels la neige qui avait commencé à tomber alors qu'elles étaient sur le chemin du retour s'était délicatement déposée, des branchages verts et humides, trop verts sans doute. 

Le trio n'avait jamais allumé de feu de la sorte, il ne savait pas.  La flambée les emplit d'un immense sentiment de satisfaction.  Les flammes rougeoyantes leur tinrent compagnie toute la soirée en donnant aux meubles et aux objets une autre dimension, faisant vivre les ombres qui dansèrent langoureusement sur les murs et le plafond.  Véronique ne s'était pas
lassée de ce spectacle et n'avait pas éprouvé le besoin de monter s'isoler pour
écrire un peu.  Les réparations de Valérie avaient été laissées de côté et Sifkatz dut attendre le bon vouloir de Viviane pour enfin savoir à quelle sauce il serait mangé.  

Le trio V vivait heureux.  La jolie maison restait égale à elle-même.  Les promeneurs faisaient à présent une halte plus courte devant elle, juste le temps de se demander comment on pouvait laisser se détériorer un si joli édifice, pourquoi personne ne coupait plus l'herbe folle qui étouffait les jolis massifs de fleurs, se disant que les peintures écaillées auraient bien besoin d'être refaites et un jour ils comprirent en voyant un panneau "à vendre" placardé sur la façade.

Le trio V lui, continuait inlassablement à refaire les peintures, à rafraîchir les tentures et les rideaux, à couper les fleurs mortes et à raser le gazon à la faux, à aller récolter du bois mort en hiver, à jouer aux cartes, à écrire, à bavarder au coin du feu, à mitonner de délicieux petits plats qui leur ravissaient le palais.  Tout semblait facile.  Les saisons se succédaient…


"Du moment que le nouveau propriétaire ne nous chasse pas…"  De fait, aucun courrier en ce sens ne leur était parvenu mais les trois sœurs avaient bien dû accepter cependant l'installation des acquéreurs dans la petite maison.  Le jeune couple avait aussi choisi de la garder meublée et de ne pas déplacer un seul de tous ces objets anciens qui faisaient son charme.  C'est ce qui leur avait plu.  Ces citadins consacrant leur temps cinq jours par semaine au travail avaient eu un coup de cœur et en
avaient fait leur deuxième résidence.  

"Ils ne sont pas dérangeants" avait décrété Valérie, "on a la paix toute la semaine avec eux!"  "Tout de même" avait déploré Viviane, "ils pourraient au-moins dire bonjour quand ils viennent!"  Au début Christiane s'étonna quelque peu de la propreté permanente des lieux.  "Ce doit être une sorte de microclimat où la poussière n'entre pas" avait conclu Victor pour la rassurer.  Finalement, elle ne s'en plaignait pas.  Ils venaient et repartaient avec leurs valises, contenant juste le linge nécessaire, le temps de décompresser avant de retourner vers la furie de la grande ville. 
Des saisons et des années passèrent encore.  La petite épicerie avait été remplacée par une superette.  Elles avaient entendu Christiane en parler.  Par son intermédiaire, elles avaient suivi l'évolution des travaux.  Cependant aucune d'elles ne se souvenait y avoir mis le pied alors que les planches des armoires à provision et du petit frigo ne désemplissaient pas. 
"Adorable Christiane" avait dit Valérie un soir, assise face à Viviane à leur table de jeu, tout le corps serré dans un plaid bien chaud, "elle fait même les emplettes pour nous maintenant".  Valérie avait frissonné et réajusté les pans du plaid qui avaient glissé de ses jambes tout en laçant un regard interrogateur vers les flammes crépitantes du feu ouvert qui semblaient ne dégager aucune chaleur.  "Il y a de plus en plus de trafic par ici" avait constaté Véronique en soulevant légèrement le rideau d'une fenêtre du salon.  "A ce moment, un chien (perdu peut-être) qui était en train d'apprécier de sa truffe un montant de la barrière pour savoir s'il était digne d'un petit lever de patte avait redressé son museau vers elle et s'était enfui en poussant des jappements aigus. 
"C'est depuis qu'ils ont déplacé le cimetière autour de l'église et mis un parking et une pompe à essence à la place" avait rétorqué Viviane.  "Christiane en a justement parlé il y a quelques jours.  Eux, ils trouvent ça bien pratique, moi, ça m'a ôté l'envie de sortir, tous ces changements…"

Sortir, depuis combien de temps le trio V n'avait-il plus mis le nez dehors?   "On est bien ici de toute manière, bien au chaud, sans soucis."  Depuis combien de temps les trois sœurs n'avaient-elles plus foulé le gravier de l'allée, remonté la petite route, maintenant asphaltée, pour se rendre dans le petit bois, foulé l'herbe de la prairie en sautillant comme des gamines jouant à la petite Laura?  Véronique avait éludé les questions qui lui remplissaient la tête et s'était concentrée sur le jeu de ses sœurs.  "Il n'y a plus que la manille qui les intéresse et c'est Valérie qui gagne encore et toujours… à force de les
regarder, je peux même deviner quelle carte elles vont jouer…"

Le trio V avait donc eu le temps d'apprécier la présence de Christiane, sa douceur et l'ardeur au travail de Victor lorsqu'il entretenait le jardin.  Les promeneurs recommencèrent à s'arrêter devant la jolie maison, hypnotisés par sa beauté et par une sorte d'aura indéfinissable qui s'en dégageait.  

"C'est drôle" dit Véronique un jour, "ça fait longtemps qu'il n'y a plus eu d'arcs-en-ciel!"  Valérie et Viviane continuaient à lire en secret les histoires que leur sœur écrivait. 
"J'ai l'impression d'avoir déjà lu ça" avait murmuré Valérie.  "Où cache-t-elle ses nouveaux textes?" se demandait Viviane. 
Elles avaient fouillé la chambre au risque de réveiller Véronique qui dormait à présent profondément sans plus avoir besoin de somnifères.  Sifkatz, accroupi dans son sous-sol maudissait Viviane de le laisser là, à l'arrêt, il bouillonnait de connaître la
suite de son histoire.

"Je me demande…" commença Viviane un jour alors qu'elle essuyait la vaisselle du petit déjeuner, "je me demande pourquoi ils ne nous adressent jamais la parole, ils font… comme si on n'était pas là… pourtant parfois j'ai l'impression que Christiane nous observe, j'ai croisé son regard plusieurs fois, elle a l'air d'avoir peur de quelque chose…".

De fait, Christiane était parfois mal à l'aise dans sa jolie maison, plus particulièrement le soir, au coin du feu, dans la cuisine aux heures des repas ou lorsqu'elle faisait une sieste seule, allongée sur le vieux lit en bois dans la belle chambre au balcon
branlant sur lequel elle n'osait pas poser le pied alors que Victor préférait lui, pour se vider l'esprit, se promener un peu dans le petit bois.  Christiane avait des impressions fugitives de ne pas être seule justement.  Elle entendait des pas furtifs, des rires discrets, le grattement d'un crayon sur le papier.  Elle ne se souvenait pas avoir ouvert une fenêtre ou sorti une bobine de fil de la boîte à couture à laquelle d'ailleurs, elle en était sûre, elle n'avait jamais touché.  Elle essayait d'oublier tous ces petits détails, de ne pas les accumuler.  Le trio V conscient de son malaise prit dès lors bien garde au moindre de leurs gestes.  Elles aimaient bien Christiane "c'est un peu comme la fille qu'on n'a jamais eue" avait dit Véronique.

"Je crois que je deviens folle!"  Christiane avait parlé sans contrôler le tonde sa voix qui avait tellement surpris Victor que celui-ci avait lâché son couteau sur le point de trancher un petit bout de steak appétissant accompagné de frites dorées et d'une salade fraîche de tomates et de concombre délicatement aromatisée au basilic.  Comme monté sur ressorts, le couteau fit trois rebonds "bling, bling, bling" avant de s'immobiliser devant la cuisinière.  "De quoi tu parles?" demande Victor tout en se baissant sans quitter sa chaise pour le ramasser.  Il constata que la pointe s'était cassée.  "Zut! dit-il.  "Tu m'écoutes au-moins?" hurla Christiane, hystérique.  Le trio V sursauta.  Les trois sœurs, intriguées, se dirigèrent vers la cuisine et passèrent la tête à travers la porte entrebâillée.  "Bien sûr, chérie, qu'est-ce qu'il y a?"   "Je… je vois des choses…pas normales, …des objets qui ont… changé de place, j'entends des rires…"  Christiane parlait lentement tout en dévisageant son époux pour voir comment il réagissait à ses dires, elle hésitait à aller plus loin dans ses explications.  "Oui… oui" fit Victor en baissant les yeux vers son assiettes ou la sauce se figeait à son grand désespoir.  Encouragée par son apparente attention, Christiane continua en essayant de parler sur un ton plus modéré: "j'entends des rires, des chuchotements, des bruits de pas…, je n'en peux plus, parfois j'ai l'impression qu'on m'observe… tiens… comme en ce moment…"  Victor fit le tour de la pièce du regard.  Puis il se leva et se planta devant la fenêtre.  Il regarda discrètement au dehors à travers les délicats rideaux en coton blanc.  "Il n'y a personne, chérie, calme-toi!"  Il se serait mordu la langue plutôt que d'avouer que lui-même…  Il se retourna et fit deux pas vers elle en lui tendant les bras où elle se blottit en sanglotant.  En passant devant la porte entrebâillée, il eut un frisson.   "Il me semble que ça se refroidit" dit-il et il ferma doucement la porte.

"Vous voyez ce que je vois?" murmura Valérie.

De fait, caché derrière la porte, le trio V regardait, dans la cuisine, Victor prendre Christiane dans se bras, lui caresser les cheveux et déposer de légers et tendres baisers sur le front tout en lui parlant gentiment.

"La porte est fermée, n'est-ce pas?" souffla Véronique.

"Il ne nous a pas vues" conclut Viviane.

"Ca confirme ce que je suspectais depuis quelques temps, mais je ne voulais pas y croire… allez sœurettes, il est temps!"

Elles se couchèrent toute les trois, serrées les unes contre les autres dans le grand lit de Valérie.

Chacune des trois sœurs y alla de quelques regrets.

"Je ne trouverai pas de fin à cette histoire, tant pis, je laisse tomber…"

"Je ne saurai jamais comment Sifkatz s'en est tiré, quelle importance après tout, il n'a qu'à se débrouiller…"

"J'en ai marre des coutures qui n'arrêtent pas de s'effilocher, flûte, on n'aura qu'à les remplacer ces rideaux…"

"Mais on jouera encore aux cartes, hein?"

"Peut-être…"

"On se racontera encore des histoires, n'est-ce pas?"

"Sans doute…"

"On se fera encore des petits plats, s'il vous plaît, les filles?"

Le silence s'installa, elles s'étaient endormies, enfin…

De ce jour, Christiane put enfin savourer sa sieste en toute sérénité dans le vieux lit en bois placé face au balcon dans la chambre du premier étage, au-dessus de la cuisine de la jolie maison nichée dans son écrin de verdure, à la sortie du village qui avait perdu sa tranquillité d'antan et que vous traverserez un jour peut-être, au hasard d'une randonnée.  Si vous passez devant la jolie maison, arrêtez-vous un instant. 

Peut-être Valérie sera-t-elle en train d'accrocher de nouveaux rideaux aux fenêtres de l'étage…

Peut-être aurez-vous la chance d'apercevoir Véronique penchée sur son manuscrit, une cigarette à la main gauche, sursautant en constatant qu'une fois de plus la cendre tombe à côté du cendrier.

Peut-être Viviane vous fera-t-elle un gentil signe de la main gauche tandis que la droite reprend un peu de peinture sur le bout de son pinceau rouge pour enfin terminer de repeindre les barrières rouillées.

Quoi qu'il en soit, ayez une pensée émue pour toutes les vies qui ont fait l'histoire de ces jolies petites maisons que vous admirez au cours de vos promenades et n'oubliez pas vous aussi de saluer les passants que vous verrez s'arrêter devant la vôtre sans leur en vouloir d'essayer de vous apercevoir l'espace de quelques secondes avant de reprendre leur marche vers le futur…

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