Le tableau

« Viens voir ce que papa a acheté cette fois ! » Sarah soupira mais se leva, poussée par la curiosité, non sans avoir recommandé à ses poupées installées en cercle autour d’elle d’être bien sages. En traînant les pieds dans les mules de son père qu’elle avait enfilées, juste par défi, pour qu’il ne les trouve pas à son retour, parce qu’elle lui en voulait toujours un peu de les laisser seules le dimanche matin, Sarah se dirigea vers le hall. Elle n’aimait pas cet appartement « tout de plein pied » où elle estimait ne pas pouvoir jouir de son intimité, tout, elle entendait tout, toujours, et elle-même essayait de se faire le plus discrète possible pour ne pas déranger. « Alors Sarah ? » Elle poussa la porte vitrée du living où son père exhibait fièrement un tableau encadré à l’ancienne. « Je l’ai trouvé sur la brocante, presque pour rien, rien que l’encadrement vaut le double ! » claironna-t-il comme pour s’excuser de la dépense. « Bon » pensa Sarah « il va aller rejoindre toutes les autres babioles à la cave… » Son père adorait chiner sur les brocantes, il ramenait des objets dont il ne savait que faire ensuite. « Un coup de cœur » disait-il. Il avait finalement été obligé de s’aménager des étagères dans la petite cave pour conserver ses acquisitions. La toile, dont la peinture était légèrement écaillée par endroits, représentait un joli paysage de campagne, une ferme blanche entourée d’arbres au bord d’un étang ou d’une rivière, Sarah ne voyait pas trop bien. Sur l’eau, un petit garçon ramait à l’infini menant une barque noire semblant vouloir se diriger vers un point bien précis où Sarah distingua des cercles qui s’agrandissaient autour de quelques bulles venant crever la surface de l’onde. L’espace d’un instant Sarah cru voir une main sortir de l’eau dans une gerbe d’écume. Elle ferma les yeux. « Tu aimes, ma puce ? » lui demanda son père ravi de tant d’attention. Sarah ouvrit les yeux. Le garçon ramait toujours, immobile, les ronds dans l’eau ne bougeaient plus, la nature était calme. Sarah entendit un oiseau crier. « Oui oui, il est très beau, tu vas le mettre où ? » Son père interrogea sa femme du regard. « Oh, tu fais comme tu veux mon chéri » lui dit-elle en ayant l’air de s’en désintéresser et elle se dirigea vers la cuisine avec l’espoir secret que le tableau irait rejoindre le reste au sous-sol. « Le cadre n’est pas fort abîmé ? » lui cria-t-elle tout de même en ouvrant le lave-vaisselle pour le vider. « Je vais l’arranger, chérie, t’inquiète ! » Maud soupira. Elle le connaissait bien son Patrick, régulièrement plein de bonnes intentions mais il passait rarement à l’action. Dans un coin du garage s’entassaient des outils encore coincés dans leurs emballages, des pots de couleurs diverses ou de vernis dont les étiquettes devenaient illisibles, des pinceaux, des bacs à peinture, des rouleaux de papier-peint, enfin, tous les achats prouvant une bonne volonté qui ne parvenait pas à se réaliser.

Sarah regagna sa chambre et reprit sa place au centre de cercle de poupées pour continuer la leçon de calcul interrompue. Elle voulait devenir institutrice et s’exerçait à l’enseignement chaque jour en répétant les leçons de la journée, calquant fidèlement les paroles, les gestes, les attitudes, les remarques de mademoiselle Gertrude pour laquelle elle avait une admiration sans bornes. Une façon comme un autre de réviser la matière qui lui valait de très bonnes notes. Sarah était depuis sa première année dans le peloton de tête et l’an dernier, elle avait obtenu un premier prix de lecture, un superbe recueil des « Fables de La Fontaine » qu’elle ne se lassait pas de lire et relire chaque soir avant de se mettre au lit. Elle les apprenait pas cœur une à une pour les réciter ensuite à ses petites élèves attentives. Ce soir-là, Sarah eut du mal à s’endormir. A chaque fois qu’elle fermait les yeux, elle revoyait surgir une main de l’eau et le petit garçon paraissait de plus en plus épuisé d’appuyer sur les rames de la barque qui ne voulait pas bouger tout en jetant des regards désespérés dans sa direction.

Le lendemain, à son retour de l’école, elle vit le tableau accroché dans le hall d’entrée. Déjà il lui sembla familier. « C’est sa place » se dit-elle. Puis elle l’oublia. Le dîner se passa comme d’habitude ainsi que la soirée, elle dans sa chambre, ses parents devant la télé, et comme presque tous les soirs, lorsque l’horloge du salon sonna ses dix coups, elle alla réveiller ses parents endormis dans le canapé pour leur souhaiter une bonne nuit en leur donnant un gros baiser.

Le clapotis de l’eau réveilla Sarah en sursaut. Elle entendit clairement crier « Dépêche-toi, Tom, je n’en peux plus ! » Elle entendit aussi les halètements de Tom suant à grosses gouttes en ramant. Elle les regardait de la rive, assise bien droite sur une vieille souche, un léger sourire aux lèvres. Sarah savait comment cela se terminerait, il était inutile de s’affoler.

Quelques jours plus tard, après un dîner rapide parce que Maud, retenue au bureau n’avait pas eu le temps d’acheter le nécessaire, Sarah se sentit tout à coup très fatiguée. Elle négligea sa petite classe et se coucha très vite. Les phrases de la fable « Le lièvre et la tortue » qu’elle essaya de réciter en s’endormant ne voulaient pas revenir. Seul le début résonnait en boucle dans sa tête : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point … ». Elle se tourna, se retourna, avec tant de vigueur qu’elle en fit craquer les lattes du sommier. Elle entendit la porte de sa chambre s’ouvrir doucement et devina que son papa, inquiet, venait vérifier si tout allait bien. Finalement, ses paupières s’alourdirent et elle sombra dans un sommeil agité.

« Sarah ! C’est quoi cette lumière ? » cria sa maman, bien calée dans son fauteuil, les yeux rivés sur l’écran, un peu ennuyée d’être dérangée en plein suspense mais inquiète tout de même de cette chose inhabituelle qu’elle devinait derrière la double porte vitrée du living. Elle jeta un coup d’œil à son mari dormant à poings fermés et qui ronflait légèrement. Elle vit la lumière se déplacer et se leva d’un bond au moment où l’alarme incendie se déclencha. Sarah se tenait debout devant le tableau, le bras tendu, une bougie allumée à la main. Elle ne semblait pas du tout entendre le son strident de l’alarme. « Ils ont vraiment besoin d’y voir clair » dit-elle. « Dis maman, c’est depuis quand qu’on a de l’électricité ? » Sa maman immobile la regardait sans comprendre. Entretemps, Patrick, sortit également de son sommeil par l’alarme, était monté sur un tabouret de cuisine, avait soulevé le couvercle du détecteur et ôté la pile pour que la sonnerie s’arrête. Il rata sa descente et roula sur le tapis, heurtant les jambes de sa fille qui versa vers l’arrière en criant « oh ! papa ! ». Patrick eut juste le temps d’attraper au vol la bougie que Sarah avait lâchée et qui allait tomber sur la carpette en laine de mouton. Il la serra dans sa main pour l’éteindre. Maud, toujours hypnotisée par ce qu’elle avait cru voir sur le tableau, sortit de sa torpeur en l’entendant hurler de douleur et se précipita pour l’aider à se relever. Elle le tira par la ceinture vers la salle de bain et fit couler de longues minutes de l’eau froide sur sa main. Elle enduisit la brûlure de pommade et l’entoura d’une gaze stérile. « On verra ça demain, tu as mal ? » « Non, ça va aller, je ne sens presque rien », paroles tout de même un peu démentie par son sourire crispé. « Où est cette petite sotte ? » Sarah s’était gentiment recouchée et semblait dormir paisiblement. Ils se regardèrent, les yeux pleins de questions. « Elle dort, tu crois ? » dit Maud. Patrick s’approcha doucement et se pencha sur sa fille pour écouter le rythme de sa respiration. « Oui, il me semble. » Ils refermèrent la porte sans bruit. S’ils étaient restés plus longtemps, ils auraient vu se tordre ses lèvres et les mouvements désordonnés de ses yeux sous les paupières frémissantes. Mais ils ne l’avaient pas fait. Maud décida qu’il serait encore temps le lendemain de la questionner et de lui faire gratter les gouttes de cire séchée sur le carrelage du petit hall.

« Mais de quoi tu parles, maman ? » Assise à la table du petit déjeuner, Sarah regardait sa mère, les yeux remplis d’un étonnement non feint. « Ne fais pas l’idiote ! » cria celle-ci hors d’elle. « Si je te reprends à jouer avec des allumettes, tu vas m’entendre et le sentir passer ! File à l’école, vilaine fille ! »

Si Maud s’en était inquiétée, elle aurait su que ce jour-là, au grand dam de son institutrice, Sarah n’avait pas une fois ouvert la bouche et qu’elle avait refusé d’accompagner la classe à la piscine, puisqu’aussi bien elle avait oublié son maillot et son essuie.

La maman de Sarah avait ce jour-là occupé le plus clair de son temps à papoter au téléphone avec ses amies, posant des questions sur le somnambulisme, demandant leur avis sur l’attitude de sa fille, écoutant leurs suppositions les plus farfelues. « Tu es sûre qu’elle a assez de calcium ? … Est-ce qu’elle dort la fenêtre ouverte ? … Elle aurait pas un petit copain par hasard ? … Et si tu changeais son lit de sens ? … Enlèves lui toutes ces poupées, c’est pas normal à son âge ! … » Puis les conversations déviaient sur toutes sortes d’autres sujets et le temps s’était écoulé sans que Maud y prenne trop garde.

Bien après l’heure du coucher ce soir-là, les parents de Sarah virent la petite entrer dans le salon, l’air un peu affolé, tenant serrée contre son cœur son ours en peluche préféré. Elle se cogna le pied contre une chaise, des larmes lui montèrent aux yeux et elle cria : « Tom, c’est Tom ! Il veut me sauver, il ne veut pas que je me noie moi aussi. Il a dit qu’aussi longtemps qu’il verrait bien clair, que le soleil ne serait pas couché, il arriverait à me sauver. Dis maman, je peux allumer une bougie ? »

Puis comme si de rien n’était et sans attendre de réponse, elle retourna se coucher et s’endormit profondément.

« Comment a-t-elle pu savoir ? » murmura Maud.

« Ce maudit tableau ! » grogna Patrick, « je savais bien qu’il me rappelait quelque chose, je m’en débarrasse dès demain ! »

Mais on ne change pas aussi facilement ses habitudes et le tableau recouvert d’un vieux drap en lin déchiré alla rejoindre les autres objets dans la cave.

Maud referma doucement l’album photo qu’elle conservait sous clé dans le tiroir de son bureau et essuya une larme furtive. « Il faudra bien que nous lui racontions ça un jour » se dit-elle.

Au moment où Patrick éteignit la lumière de la cave, il crut voir une lueur clignoter sous le drap et entendre une petite voix déclamer « je la sauverai, je ne suis pas pressé, bonsoir papa ! ».

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