Le crapaud

 

C'est ainsi que je l'avais surnommé.  Pas seulement parce qu'il n'était pas beau, en fait il était quelconque0  non, surtout à cause de ses yeux plissés par le vice, de ses lèvres figées par la méchanceté et qui s'étiraient parfois jusqu'aux oreilles en un sourire toujours moqueur.  Pas gentil pour le crapaud!  Aujourd'hui, j'ai honte de ce surnom, aucun animal ne mérite une telle comparaison ni que l'on donne son nom à un être aussi méprisable.

Son crédo était la souffrance qu'il pouvait infliger, qu'elle soit morale ou physique, ça le faisait rigoler, de son rire gras, grinçant, sortant d'une bouche largement ouverte dévoilant sa dentition jamais très nette qui me donnait envie de vomir.

Jamais une parole aimable, toujours des critiques acerbes lancées sous le couvert de remarques amicales tout en vous fixant pour bien profiter de l'impact sur votre visage.

Il était le seul à détenir la vérité, le reste du monde était dans l'erreur.

Mon amie de toujours, une gentille jeune fille au cœur pur avait eu le malheur de le rencontrer.  Elle n'était pas bien belle, pas bien riche, pas bien née.  Rares étaient les garçons qui l'avaient courtisée.  Elle fut prise au piège dans son chapelet de flatteries en dépit des mises en garde et des conseils avisés.  Le malotru en a bien profité!  Il l'a dépouillée de sa personnalité, il a brisé les liens qui auraient pu encore la faire douter, médisant sans vergogne les amis qui voulaient s'accrocher.  Enfin tout entière sous son emprise elle n'avait plus pu reculer.  L'immonde personnage avait su faire le vide autour d'elle qui n'avait plus personne à qui se confier.  Pire, le crapaud avait su se faire aimer…

Que n'est-elle venue me raconter comment il l'obligeait sous la menace à lui signer des chèques en blanc?  Que ne s'est-elle pas révoltée devant les factures mises à son nom pour des marchandises dont jamais elle n'a vu couleur et qu'elle était bien obligée de payer sous menace d'huissier?  Que ne lui a-t-elle pas rendu les coups qui pleuvaient sur elle quand elle osait demander quelque explication?

Ne sachant rien de tout cela j'avais pensé de bonne foi qu'elle ne voulait plus de mon amitié, qu'elle était bien au chaud dans sa bulle.  Je l'imaginais filant le parfait amour dans un cocon d'égoïsme centré sur celui que j'avais haï d'emblée.  Je n'avais donc plus insisté après l'affront ultime qu'elle m'avait asséné.  Lors de ma dernière visite au fin fond de son Hainaut natal, après avoir marché plus d'une heure avant de pouvoir enfin sonner à sa porte, elle me reçut sur le pas de la porte prétextant qu'elle n'avait pas le temps de me recevoir.  Devant le besoin pressant de mon petit garçon elle fut cependant bien obligée de ma laisser entrer et me proposa les toilettes de la cave nouvellement installées plutôt que celles de l'étage.  Quelle ne fut pas ma surprise de voir installé dans le sous-sol occupé à lire une bande dessinée, le monsieur en question, qui n'eut d'autre solution en nous voyant arriver que de lancer "ah tiens bonjour… le monstre doit faire pipi?"  Puis de s'en aller sans me regarder et de ne plus réapparaître, c'est la dernière fois où je l'ai rencontré.  Ayant compris bien sûr que ma visite n'avait pas eu l'heur de lui plaire, je suis partie bien vite essayant d'expliquer avec de gros mensonges à mon petit gars pourquoi sa marraine ne l'avait même pas embrassé.

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