Chapitre 8 - Je reviens chez nous

 

Une fois de plus, la mémoire de Julia fit un saut inattendu dans le temps.  Se redressant sur les coudes, elle regarda le réveil dont les aiguilles vertes brillaient dans le noir puis elle se laissa retomber sur les oreillers.  Elle se rappela le jour où elle avait compris que la guerre était finie et décidé que plus rien ne pouvait la retenir prisonnière.  A Marguerite elle avait dit que le directeur de l'hôpital l'avait congédiée.  Marguerite l'avait dévisagée l'air pensif mais n'avait fait aucune remarque.  Elle avait promis de chercher un autre travail pour elle.  "Oui" dit-elle à haute voix, "j’étais prisonnière là-bas, je n’étais pas chez moi!".  Henri était assez grand pour supporter le voyage.  Pendant plusieurs semaines, elle avait préparé son départ, subtilisant par ci par là une tranche de pain, un morceau de saucisson, une ration d’eau ou de lait, quelques biscuits.  Elle avait rempli un sac de victuailles pour tenir plusieurs jours.  A la dernière minute, elle y avait ajouté un essuie et un savon, elle avait empaqueté tous les vêtements de son fils et trois robes pour elle-même.  Elle y avait caché le petit album aux couleurs de la France, "Points de Marque de Cartier-Bresson", que Marguerite lui avait donné lorsqu’elle lui avait appris à broder.  Elle avait ainsi, grâce à des restes de coton aux couleurs variées, pu égayer et personnaliser la layette d’Henri, en y ajoutant des petits animaux stylisés.  Enfin, une nuit, Julia s’était décidée.  Elle s’était rendue une dernière fois dans le grand jardin à l’arrière de la maison, où elle avait tant aimé travailler.  Elle revoyait tout avec une lucidité effarante.  La lune, pâle mais généreuse, se mirait malicieusement à la surface de l’étang.  Grâce à une installation de fortune réalisée par Jack, dont il lui avait un jour expliqué le fonctionnement compliqué, des bulles délicates s’élevaient des profondeurs rocheuses et verdoyantes pour s’éclater joyeusement à la surface de l’eau, libérant l’oxygène salvateur en des myriades de gouttelettes transparentes qui s’éloignaient en cercles réguliers vers les berges fleuries.  L’automne avait été clément, les plantes odorantes, dans un dernier sursaut, offraient encore à ses yeux émerveillés, quelques corolles magnifiques.  Mais l’hiver se glissait sournoisement au cœur de la nuit et déposait un duvet glacé sur les hautes tiges des roseaux.  Dans les graviers quelques brins d’herbe timides regrettaient la douceur de l’arrière saison qui leur avait permis de voir le jour.  Sachant que le gel viendrait bientôt les saisir, ils avaient renoncé à lutter et laissaient leurs brins légers brunir et se racornir lentement.  Les arbustes peu fiers de leur habit, tentaient frileusement de préserver leurs dernières feuilles, déjà mouchetées d'or, vestiges de leur splendeur d’été; quelques roses pourrissaient au bout de leur tige, d’autres plus volontaires voulaient encore, en un effort désespéré, dérouler leurs pétales fragiles.  Les pluies des derniers jours avaient noyé les jeunes pousses intrépides d'un massif de plantes variées et creusé des sillons dévoilant leurs racines.  Un air de désolation féroce commençait à envelopper le tout.  Autour des lampions aux ampoules fatiguées tournoyaient encore quelques moustiques vigoureux, à la recherche de lumière et de chaleur.  Julia sentait encore les irritantes démangeaisons dues à leurs baisers gourmands et se gratta machinalement le bras.  L’humidité du bois lui piquait les narines et commençait à s’insinuer au travers de ses semelles de feutre.  Que c’était bon de contempler les merveilles de la nature, si bien organisée, ces cascades de plantes tant aimées, ces tapis de verdure s’entêtant à couvrir la terre incrédule.  Qu’il était rassurant de penser que tout le mal du monde ne pouvait pas atteindre au cœur de sa création sauvage, les sentiments qu’elle y avait cachés, les blessures qu’elle y avait soignées par le bien qu’elle leur avait apporté, les secrets qu'elle leur avait confiés.  Cela lui avait fait mal aussi de savoir qu’elle les contemplait pour la dernière fois, qu’elle les abandonnait tous, qu’ils seraient orphelins, que d’autres mains qu’elle espérait bienveillantes, les soigneraient désormais, qu’elle ne les reverrait pas refleurir, guettant jour après jour l’apparition de leurs boutons chéris, admirant la progression aventureuse de leurs racines, adorant leurs unions éphémères, découvrant avec bonheur que des graines guidées par le vent avaient de leur propre initiative choisi un petit coin propice et donné naissance à d’autres pousses.  Qu’il avait été désespérant de réaliser qu’elle ne verrait plus chatoyer toutes ces couleurs magiques dans les rayons du soleil printanier, qu’elle n’irait plus les admirer lors d'une promenade nonchalante, loin des soucis du quotidien en leur fredonnant sa joie de leur existence.  Chaque fleur avait eu pour elle l’odeur du bonheur et la couleur de l’espoir.

Julia se revoyait très nettement retourner dans la maison, réveiller doucement son fils et l’habiller chaudement.  Ils s’étaient glissés sans bruit hors de la maison.  Pour Henri, cela avait été comme un jeu.  Elle n’avait pas osé demander si elle avait le droit de quitter cette maison où on l’avait accueillie, elle n’était pas sûre de pouvoir s'en aller sans autres conditions.  Elle avait fui donc, sans se douter qu’elle laissait derrière elle, un vieux couple très attaché à elle et au petit Henri, dont le fils perdu à jamais s'était endormi quelque part, très loin, dans le creux d’une tranchée ou sur le sable fin d'une plage du nord.

Julia avait laborieusement établi son itinéraire sur des morceaux de papier d’emballage récupérés au jour le jour, grâce à une carte d’état major qu’elle avait trouvée dissimulée derrière une rangée de livre dans la bibliothèque et qu'elle avait soigneusement remise en place à chaque fois.  Cela avait été ardu au début, elle se souvenait des longues heures passées à trouver des repères, les noms des routes, des lieux, à distinguer les points cardinaux, à évaluer les distances, aux questions qu'elle s’était parfois risquée à poser, l'air de rien, au cours d'un repas, afin d'obtenir des précisions importantes.  Elle n'avait pas été trop sûre d'elle.  Elle avait murmuré "Advienne que pourra!" et elle s'était signée.

Pour autant qu'elle s'en souvienne, la route avait été longue et pénible.  Ils avaient dormi tantôt dans une grange, tantôt sous des buissons épais où ils s'étaient tenus au chaud l'un l’autre.  Le lien qui les unissait les avait aidés à lutter et semblait ne jamais devoir se rompre.  A plusieurs reprises, ils avaient trouvé un toit contre de menus travaux.  C'était monnaie courante à cette époque, les gens ne posaient pas de questions, ne jugeaient pas, on arrivait, on travaillait, on mangeait, on repartait.  Il était arrivé qu'Henri sympathise avec les enfants des alentours et partage leurs jeux.  De brefs moments de détente qui le ravissaient.

Il avait ainsi appris à ne pas s'attacher, à prendre ce qui passait, à en garder le meilleur, à oublier très vite et à ne rien regretter.

Les derniers kilomètres avaient été plus faciles, Julia avait gagné un peu d’argent dans cette auberge bruyante où ils étaient restés une longue semaine.  Les patrons lui avaient demandé de rester car les clients appréciaient les chansonnettes qu'elle avait pris l'habitude de fredonner de sa voix mélodieuse en servant les tournées.  Mais Julia avait eu hâte de partir et ils avaient pris un train vers ce pays, ce village dont elle avait tant parlé.  Henri en avait rêvé, il avait imaginé sa famille, il avait inventé une grande maison rieuse et un immense jardin enchanteur, des arbres fruitiers généreux et des collines verdoyantes alentours.  Il avait regardé sa mère parler et avait vu se dessiner les visages de sa grand-mère, de son grand-père, de ses oncles, de ses tantes, des enfants.  Il n’avait jamais osé poser de questions sur son père à lui, il était sûr pourtant qu’il en avait un, comme tout le monde, bien que sa maman lui ait affirmé le contraire.  "Toi, tu es né dans un gros chou vert tout frisé" lui avait-elle raconté, "je t'ai trouvé un matin alors que j'allais arracher les mauvaises herbes, qu'est-ce que tu braillais!"  Elle avait été très convaincante et il l’avait crue.  "Je crois que cela l’avait perturbé, parce que après cette révélation, il a toujours eu du mal à avaler ses légumes." Se dit Julia.  "Il se disait sans doute que peut-être l'un d'eux aurait pu contenir un petit frère qu'il hésitait tant à y planter sa fourchette".  Julia sourit en repensant à sa naïveté d'alors.

Julia avait contemplé quant à elle les paysages dévastés traversés par la ligne de chemin de fer, d'un œil indifférent et triste.  Chaque arrêt dans une gare avait été une épreuve tant elle redoutait un contrôle de ses papiers qui n’étaient probablement plus valables.  Elle n'avait pas osé adresser la parole aux autres voyageurs pour ne pas susciter de questions et avait souvent enjoint Henri de se taire en posant son index à la verticale sur ses lèvres tendues dans un sourire complice.  Plus elle s’était approchée du but, plus sa peur avait grandi en pensant à l’accueil qui allait lui être réservé.  L'estomac noué, elle n’avait presque rien mangé, laissant la plus grosse part des provisions à son petit garçon, ravi de l'aubaine.   Ses joues s'étaient creusées, ses beaux cheveux étaient ternes, ses pieds nageaient dans ses molières.  "Mais bon, j'avais la ligne" pensa-t-elle, "maintenant, je m'en fous!"  Julia rit dans son sommeil à cette pensée.  Un long sifflement aigu avait annoncé la fin du voyage.  Sur le quai, dans la gare, sur la petite place, tout leur avait semblé sale et triste.  Des maisons sans toit, sans façade, presque entièrement détruites, des arbres coupés en deux, peu de chats ou de chiens errant dans les rues.  ("Et ma petite Oumi alors?") Quelques oiseaux maigrichons s'aventuraient à tout hasard entre les voyageurs, à même le sol, en quête de quelques miettes improbables.

Dans la campagne qui se découvrait à eux au fil de leur marche forcée, les fermes semblaient avoir eu plus de chance.  Des vaches paissaient tranquillement dans les prés, des oiseaux picoraient les sentiers, indifférents aux dégâts causés par les hommes, ils piaillaient gaiement.

Epuisés, malades de faim, transis de froid et assoiffés de tendresse, Henri et sa maman étaient enfin arrivés à destination.

Une énorme bâtisse aux murs gris et froids se dressait au centre d'une verdure orgueilleuse, entourée d'un haut mur de briques marqué de ci de là par des tirs de mortier.  Julia avait fébrilement tiré la poignée en fer qui actionnait quelque part à l'intérieur une cloche dont le tintement aigrelet (Henri le découvrirait plus tard) résonnait étrangement dans la lugubre demeure.

Cette fois, Julia s'était endormie pour de bon.  Elle dormait paisiblement sous l'action conjuguée de la fatigue et des médicaments.  Le lendemain sans doute aurait-elle tout oublié.  Pour l'heure, la nuit avait envahi la chambre d'une obscurité propice au repos.  La rue était calme, plus aucun véhicule ne venait troubler la quiétude du joli quartier un rien bourgeois où elle habitait à présent.  Seul un léger ronflement continu venant de l'autoroute toute proche berçait les oisillons blottis dans leurs nids au creux des arbres dont les branches se balançaient gracieusement au gré d'un vent léger annonçant la venue de l'automne.

 

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