Chapitre 6 - Un jour, une vie, une vie, un jour ...

 

Julia sursauta à nouveau au son de la bande annonce des publicités.  Il lui fallut quelques secondes pour se réveiller complètement.  Avait-elle dormi?  Combien de temps?  "Tiens!" se dit-elle, "je suis redescendue".  A travers les carreaux, elle vit que l’obscurité avait noyé le paysage.  Elle pensa qu’elle devrait baisser les volets mais n’eut pas le courage d’essayer d’arriver jusque là.  "Tant pis, advienne que pourra, il n’y a quand même pas grand chose à voler ici".  "Ne t’inquiète pas, je suis là" murmura la voix à son oreille.  Julia se retourna vivement en redressant le buste, les deux mains crispées aux bras du fauteuil.  "Qui est là?" articula-t-elle, la gorge nouée.  Il n’y avait personne bien sûr.  Comme à chaque fois que la voix se manifestait, Julia ferma les yeux et se répéta à elle-même "tu rêves, tu n’as rien entendu, c’est ton imagination, idiote!" et elle secoua la tête avant de rouvrir les yeux.  Julia soupira et attrapant la télécommande, se pencha en avant, tendant le bras au maximum pour éteindre le téléviseur.  Roxanne lui avait répété que ce geste était inutile mais c’était plus fort qu’elle, elle ne s’habituait pas au pouvoir des ondes.  Comme à chaque fois, elle sentit un petit pincement au bas du dos qui lui rappela qu’elle aurait peut-être dû accepter l’opération qui lui avait été recommandée pour ce vieux disque rayé qui refusait de rester à sa place et grâce auquel elle ne pouvait oublier toutes ces années de labeur où elle n’avait eu qu’un balai en bois pour la soutenir dans les moments de grande fatigue.  "Je suis la reine du ballet, la la la la, la la la lère" chantonna-t-elle sur un air bien à elle, quelques notes qui lui rappelaient…, elle ne savait plus quoi.  Sa voix, mélodieuse avait rempli la pièce et y résonnait encore après qu’elle se soit tue, l’étonnant de ce qu’elle pouvait encore sortir de son corps épuisé.  "Avant, je chantais tout le temps" dit-elle à voix haute.  Puis elle chantonna: "j'ai la mémoire qui flanche, je m'souviens plus très bien…".

Elle bailla, se frotta les yeux, remit en position assise le vieux relax en cuir brun tout râpé mais encore confortable où elle s’était enfoncée, caressa doucement l’accoudoir, se souvenant avec quel soin son mari aimait à l’entretenir, et se leva péniblement en s’aidant de sa canne qui tout ce temps était restée coincée entre ses genoux.  "En forme pour un tour de piste, mon ballet magique?  De toute façon, tu n’as pas le choix!"  Debout, elle regarda, alignées sur le buffet, les cartes qu’elle avait reçues pour son anniversaire.  Chacun avait essayé de lui envoyer une carte spéciale et comme à son habitude, la petite avait composé la sienne elle-même, sauf qu’à présent, technologie oblige, elle les imprimait au lieu de les dessiner.  Roxanne avait opté pour une carte musicale, impossible à lire sans entendre le petit air aigrelet qui s’en échappait à chaque fois qu’elle l’ouvrait.

Elle connaissait les petits textes écrits à la hâte par cœur et ne se faisait pas d’illusions, c’était un rite, des phrases standard, à l’exception des tendres poèmes que lui envoyait la petite et qu’elle gardait précieusement quelque part, elle ne savait plus où et qu’à ce moment précis, elle aurait aimé relire, une dernière fois, peut-être.  Bientôt, ces quatre là iraient rejoindre les autres dans une des boîtes à chaussures empilées sur les étagères couvrant les murs du garage qui lui servait de débarras.

Au début, elle y avait inscrit les dates, puis peu à peu, elle les avait ajoutées sans faire attention, dans celle qui était le plus à sa portée.  "Ce sera pour Pâques" se dit-elle "ou à la Trinité".  Les mots lui étaient sortis tout naturellement sur l’air de Malborough s’en va-t-en guerre".  Elle essayait tout de même de glisser un morceau de papier où elle avait écrit l’occasion et l’année sous l’élastique dont elle entourait chaque paquet se disant "je trierai tout ça plus tard".  Elle se souvint des cartes que l’on faisait jadis, peintes à la main, avec des mots tracés à l’encre d’or, représentant des lièvres ou des poussins habillés comme dans les livres pour enfants, poussant des brouettes ou portant des paniers chargés d’œufs colorés qu’on avait envie de croquer, des cloches enrubannées qu’on entendait tinter si on les regardait suffisamment longtemps et, parfois, parsemées de paillettes d’or ou parfumées.  "Les cartes aujourd’hui ont beaucoup moins d’allure et de poésie" déplora-t-elle, s’adressant à un public imaginaire, "enfin, c’est l’intention qui compte hein?".

En traversant la pièce à petits pas, elle repensa à ce goûter de Noël (mais où donc avait-elle mis les photos?) qu’elle avait organisé alors qu’elle croyait sa dernière heure venue.  "Quel con, ce médecin!" éructa-t-elle, retrouvant pour l’occasion un accent un peu vulgaire qui lui parut quelque peu familier, "y m’a vraiment mis la pression, ce charlatan, saint squettoire!"  Elle avait paniqué et avait voulu les avoir tous, réunis autour d’elle.  Elle avait tenté de recréer une ambiance magique comme on en voit dans les films américains, avec les guirlandes, les paquets surchargés de ficelles de toutes les couleurs, les chants de Noël, la table couverte d’une nappe et de serviettes aux couleurs vives, chargée de gâteries sucrées, de chocolat chaud, le grand sapin décoré de boules lumineuses dont les nuances suivaient le rythme de la guirlande électrique.  Henri avait toujours été en extase devant ces décors grandioses.  "ça c’est vraiment Noël!" s’était-il exclamé un jour en dévorant des yeux la vitrine d’un grand magasin réputé.  Elle avait voulu que ce soit magnifique et en avait fait trop.  Elle n’avait pas pu suivre.  Il y avait tant de cadeaux qu’elle n’avait pas eu le temps de voir chacun ouvrir les siens, elle n’avait pas vu leurs visages s’illuminer à la découverte des présents qu’elle avait mis tant de temps à choisir dans les catalogues et emballés ensuite dans des papiers choisis avec soin, les entourant de ficelles dont elle avait fait "croller" les bouts avec la lame des ciseaux, une technique qu’elle avait acquise lors d’un de ses nombreux petits boulots dans un grand magasin de la rue Neuve où elle avait été préposée aux emballages.  Elle-même avait ouvert ses paquets sans trop savoir de qui ils venaient, trop fatiguée pour vraiment les apprécier, il y avait eu trop de bruit, trop de stress, elle avait finalement eu envie que cela s’arrête très vite.

Dana et Bertrand étaient repartis assez tôt, emmenant les enfants peu intéressés par le conte qu’elle avait commencé à raconter, appelés par d’autres festivités qui les attiraient d’avantage et elle était restée seule devant les reliefs de la fête.  Elle avait ramassé les papiers, les ficelles multicolores et les petites cartes nominatives choisies et écrites avec son cœur, abandonnées sur la table ou jetées sur le plancher.  "J’ai dû achever tous les restes: la bûche, le pain d’épices, le cake, les biscuits épicés, au-moins deux cent grammes de petits fours, le cramique …".

Julia avait une sainte horreur du gaspillage, elle s’en était rendue malade, une belle indigestion, mémorable!  "Il y a bien une vingtaine d’années de ça" se dit-elle.  En réalité, cela avait été la dernière grande réunion de tous autour d’elle.  Par la suite, sa santé avait décliné rapidement et elle ne s’était plus senti le courage de consentir un tel effort.

"Ils n'ont pas trop envie de venir s'ennuyer à me voir, je comprends" pensait-elle souvent, et des larmes de tristesse coulaient alors doucement vers ses lèvres, elle ne les retenait pas, cela semblait la soulager de pouvoir encore pleurer.  Sa petite-fille, Dana, un prénom qu'Henri avait choisi rapport à une chanson de l'époque qu'il appréciait particulièrement, était plutôt "précieuse".  Elle ne parvenait pas à dissimuler le dégoût que lui inspiraient le désordre et le manque de propreté régnant chez sa grand-mère.  Ses deux petits n'en avaient cure et grimpaient volontiers sur les genoux de leur aïeule pour lui pincer les joues puis y plaquer de gros baisers sonores.  Un gamin et une fille, le choix du roi comme on disait dans le temps.  Julia ne parvenait pas à retenir leurs prénoms.  "Je sais bien que ça t’agace, Dana, mais bon, c'est pas ma faute…!"  Tout à coup, elle réalisa qu'elle ne les avait plus vus depuis des années.  "Ca leur fait quel âge maintenant?" se demanda-t-elle.  "Vingt-deux ou vingt-trois, ils sont nés pas très longtemps après la mort de José, c'était en …"  Elle ne retrouvait plus la date.  "C'est sûrement écrit quelque part dans un agenda, il suffit que je mette la main dessus, ou sur la boîte avec les faire-part?".  Elle se dit qu'après tout ce n'était pas si important et qu'en tout cas, cela ne méritait pas qu'elle s'esquinte à fouiller toutes les boîtes au risque de ne plus avoir le courage de remettre tout en ordre.

Marie, elle, sa petite, son miracle, avait toujours tenu pour essentiel que sa fille rende régulièrement visite à sa grand-mère.  Le début d'une chanson lui traversa la tête: "Oui messieurs la p'tit Marie, est tellement, tellement jolie, c'est pourquoi tous les garçons lui lancent des regards polissons…".  Pauvre petite Marie, elle n'avait pas eu de chance.  Sa fille, Pauline, avait été emportée par une leucémie.  Son mari avait depuis longtemps mis les voiles, incapable de supporter les obligations imposées par la maladie de l'enfant, il avait fuit la douleur de la voir souffrir et n'avait même pas assisté à son dernier voyage.  "C'était un chouette bout de chou" pensa Julia, "un petit ange adorable".  Julia ne devait pas se forcer pour retenir ce prénom là que Marie avait choisi pour lui faire plaisir parce que c'était celui de sa mère.  Julia soupira, elle était fatiguée.  "Je vais aller m'allonger" se dit-elle, "j'aurai peut-être la chance de ne pas me réveiller".

Elle gravit lentement les marches de l’escalier en bois en s’accrochant à la rampe.  Dans la salle de bain, elle se rafraîchit le visage et avala les comprimés que le docteur lui avait prescrits et qui devaient l’aider à s’endormir paisiblement.  Après avoir enfilé une robe de nuit en coton imprimé de petits pierrots bleus que la petite lui avait offerte, Julia sourit à l'évocation du plaisir que celle-ci avait eu à lui faire découvrir son cadeau dissimulé sous une tonne d’emballages différents.  Julia se glissa sous les couvertures et entreprit de compter les moutons en serrant les paupières.

Le vrai repos ne voulait pas venir.  L’histoire continuait à se dérouler sitôt que le sommeil la gagnait.  Inexorable, le film tournait dans sa tête.  Bizarrement, tout ce dont elle avait rêvé avait retrouvé une place dans sa mémoire, en désordre certes, mais qu’il était bon d’avoir conscience à nouveau d’avoir vécu.  "La projection recommence se dit-elle, "autant s'installer confortablement".  Elle cala l'oreiller sous sa tête et lissa le drap retourné sur la couverture, replia son bras droit sous sa tête, l'autre restant bien au chaud, la main agrippée à l'intérieur pour qu'elle ne glisse pas.

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